Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/191

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connaissance ; et tout d’abord la distinction du genre et de l’espèce, puis l’affirmation d’une substance qu’on imagine sous les phénomènes, sont métonymiques. Il n’y a pas d’arbre dont les contours ne se fondent dans son milieu atmosphérique : cependant nous parlons de l’arbre comme d’un être délimité. Ce qui se détache de l’arbre n’est pas « une feuille » . Croit-on qu’il y ait un modèle et comme un patron sur lequel sont coupées ces myriades d’objets, tous différents, et qu’on appelle des feuilles ? Il y a là une personnification toute poétique.

Ainsi la pensée abstraite, elle aussi, forge encore des mythes. Elle aussi combine imaginativement. Ses mythes sont des entités, créées non par une imagination libre, mais par une imagination esclave de la pratique. Les réalités sensibles, les seules que nous puissions atteindre, sont individuelles. Cela suffit pour nous faire voir que la pensée abstraite se réduit à un classement commode des réalités. Toutefois, ce qu’elle rend possible désormais, c’est de nous orienter. Notre champ d’observation intérieure, que traversent en foule les astres errants et les nébuleuses imprécises, est divisé à présent selon des directions définies, comme le templum des Étrusques. On peut classer et suivre les phénomènes qui le croisent. Cela nous rapproche-t-il d’eux ? Non. Mais nous ne nous perdons plus dans leur foule. Et qu’est-ce maintenant que dire la vérité ? C’est faire cette contemplation et en dire les résultats selon les rites ; c’est classer les choses dans les compartiments convenus et leur donner leur nom usuel. Ainsi nous nous faisons entendre ; et l’accord sur la conduite est possible. Le besoin social est satisfait. C’est là une grande sécurité. Pour mesurer toute l’étendue de ce résultat acquis, il suffit d’ajouter maintenant que la conscience claire et la science ne se constituent que par la combinaison de ces idées abstraites.