Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/224

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Il faut alors les compléter par une dernière hypothèse. Nietzsche admettra que ce n’est pas seulement la volonté qui est unique en tous les êtres, c’est encore l’imagination. Nous avons peine à le concevoir. L’imagination ne consiste-t-elle pas à faire revivre et à trier des images sensibles ? Et où surgissent les images sensibles, si ce n’est dans la conscience individuelle ? Mais justement l’etîort imaginatif qui déforme les images, et l’effort aussi qui en fait revivre de certaines, tandis qu’il en condamne d’autres à l’éternel oubli, est un besoin qui préexiste aux images. Toutes les consciences humaines se soudent donc par un songe unique ; et rêver, c’est descendre pour un temps dans cette région de la conscience impersonnelle où coulent les sources même de notre vie. Le génie plonge dans cette nappe souterraine peri^étuellement.

Seulement, il y a dans cette vie impersonnelle deux régions principales d’inégale profondeur : la région du rêve imagé et la région de l’obscur vouloir. On peut clasiscr les esprits supérieurs selon la région qu’ils habitent dans cette vie impersonnelle de l’esprit. De certains hommes restent toujours étrangers à la vision de la vie individuelle. Leur conscience baigne tout entière dans le rêve lumineux et dans l’extase par laquelle l’universel vouloir cherche à charmer sa souffrance. Ce sont les artistes purs, les poètes et les grands plastiques. Et à vrai dire, le génie artiste consiste dans « la faculté de rêver toujours sans s’éveiller jamais ». En regard, il y a ceux qui plongent dans l’universelle souffrance elle-même, qui vivent cette souffrance, qui tendent avec ardeur à lui donner une expression pathétique et à la faire saisir aux autres hommes. Ces hommes sont les saints et les musiciens. Mais de tous ces génies de l’imagination et du vouloir, on peut dire qu’ils se meuvent dans l’âme