Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/223

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seulement souhaiter que cette hypothèse fût vraie. Maintenant Nietzsche atteint un résultat si décisif qu’il transforme en certitude les suppositions anciennes. Toute la philosophie, laborieusement échafaudée sur des hypothèses, aboutit à ce terme inespéré : nous discernons grâce à elle les fins assignées à la civilisation qu’il nous faut préparer, et les moyens qui la rendent possible.

4. La naissance d’une humanité de génie. — Si, en effet, cette philosophie se trouve vraie, l’espèce humaine actuelle, débile et lâche, est faite en vue d’une existence de génie. Pour ce type nouveau d’hommes supérieurs, Nietzsche n’imagine pas encore le nom de « surhumains ». Mais s’il ne les dénomme pas encore, il les pressent. Il faut à l’humanité, comme condition d’espérance, cette espèce supérieure d’hommes qui sortira d’elle, qu’elle invoque dès aujourd’hui comme son juge, et au regard de qui elle voudrait être belle.

La nostalgie intellectuelle de tous les hommes, nous en apercevons alors le fond. Elle tend à produire l’homme de génie, comme le sentiment profond de notre infériorité morale nous donne la nostalgie de la sainteté. Voilà la destination qu’il nous est donné d’entrevoir pour la race humaine. L’État lui-même, tout barbare qu’il est, n"a pas d’autre mission que de faciliter l’éclosion de l’homme supérieur [1]. Mais cet effort nostalgique de tous les individus et de toutes les collectivités, Nietzsche conçoit qu’il aboutisse, si sa philosophie est vraie. Or la possibilité de travailler à la sélection du génie est d’une importance sociale telle, qu’il vaut la peine de risquer comme vrais, pour une espérance si grande, les postulats que cette espérance réclame.

  1. Ursprung und Ziel der Tragödie, Vorwort. (W., IX, 141.) — Schopenh. als Erz., § 3. (I, 411.)