Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/294

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morts. La multitude est reléguée pour jamais dans son impuissance par l’effroyable évidence qui repose dans ses traits glacés. Aussi, deux siècles de philologie nont pu amener de Renaissance en pays germanique. C’est que notre humanisme souffre d’une contradiction interne dont il doit périr. Humaniste de métier, Nietzsche a souffert de ce conflit, non seulement dans sa science, mais dans sa conscience.

Une de ses Considérations intempestives, celle qu’il projetait d’intituler : Wir Philologen, nous aurait donné cette nouvelle et intime confession sur lui-même. Il concevait les blessantes attaques d’Ulrich von Wilamowitz comme une défense désespérée de l’ancienne philologie, menacée par un nouvel humanisme intuitif et créateur, dont Nietzsche avait donné le modèle dans le livre sur la Naissance de la Tragédie. Pour sa réponse, il ne comptait pas entamer une discussion érudite. Il avait opposé à l’adversaire un sentiment divinatoire de la grécité, qui aurait suffi à parfaire l’éducation du genre humain. Il nous faut reconstruire cette Intempestive non écrite [1].

Le premier antagonisme que l’humaniste sente en lui, vient de ce qu’il est un savant, quand il doit être aussi un artiste. Il ne s’agit pas seulement de pénétrer par le sentiment la beauté grecque. Il s’agit de trouver à cette interprétation une expression elle-même immortelle.

Un petit nombre d’humanistes philologues, sous la Renaissance, ont connu ce secret. Pourquoi l’espèce s’en est-elle perdue et ne s’est-elle retrouvée que dans Gœthe et Leopardi ? Il y a là une décadence presque nécessaire. La

  1. V. les fragments dans les œuvres posthumes, t. X, 343-426 ; et^es plans successifs, t. X, 471-480. Beaucoup de vues éparses aussi dans les conférences Ueber die Zukunft unserer Bildungsanstalten et dans la IIe Intempestive.