Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/306

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la race humaine, afin que, rendu à la liberté, il remette au moule son œuvre anéantie.

Quel aurait été ce dialogue entre Zeus, Dionysos-Hadès et Prométhée qui eût terminé le drame ? Il aurait défini l’avènement de la culture nouvelle de l’esprit. Il faut modeler de toutes pièces la forme nouvelle de l’humanité, l’individu de l’avenir. « Les dieux font cette concession à Prométhée. » Mais en regard quelle concession Prométhée devra-t-il faire aux dieux ? Il lui faut détruire d’abord l’humanité ancienne. Par quels moyens amener cette refonte ? De quelle glaise ou de quel métal en fusion pétrir les hommes futurs [1] ? Nietzsche ne nous l’a pas dit. II a varié là-dessus. Dans Schopenhauer als Erzieher et dans tous ses écrits jusqu’au Gai Savoir, il jugera que les croyances anciennes, les cultes anciens et les plus hautes personnalités anciennes se dissoudront dans la science et dans la pensée consciente. Et de là son acharnement de pessimisme intellectualiste. Puis, en 1881, une autre pensée le saisira. Au fond de cette analyse savante, il trouvera une idée dernière et affreuse : celle du retour éternel. Il estimera que les hommes débiles, incapables de s’y résoudre, seront minés et éliminés par l’épouvante de cette idée. L’enseignement certain qui se dégage du fragment de Prométhée, c’est que l’humanité présente a mérité de mourir. Dionysos est son bienfaiteur s’il lui inspire la résignation à la mort. Mais le don qu’il lui fait pour atténuer sa souffrance, c’est la musique. On voit ainsi le double rôle que Nietzsche attribue dans la régénération humaine : 1o aux Instituts de science ; 2o à l’œuvre musicale de Bayreuth. Le génie nouveau qui surgira de cette Renaissance sera toute science, toute liberté de la pensée, mais aussi tout mysticisme.

  1. « Mittel, wie man eine Masse, einen Brei erzeugt. » (W., X, 488.)