Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/305

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plus que jamais une face de laideur spectrale ? Voilà l’humanité du temps présent où règne le doute universel. Les hommes doutent de Zeus ; ils doutent de Dionysos ; ils se méfient même de Prométhée. D’où vient cette triple méfiance ?

Il n’est pas difficile de deviner que l’humanité doute du Dieu suprême, à cause de la gestion si évidemment défectueuse dont témoignent les maux innombrables du monde. Nietzsche a suffisamment motivé les deux autres doutes. Les hommes se croient immortels. Ils oublient donc qu’ils ont à transmettre une vie enrichie par eux et qui, après le sacrifice de chacun, n’atteindra son sommet que par l’effort total des générations. Quelle duperie n’est pas la leur ? Prométhée, pour les préparer à la vie, a détourné leur regard de la mort : c’est là le sens de notre croyance illusoire en notre durée par delà le tombeau. Ainsi les hommes étaient livrés d’avance à Dionysos-Hadès, et devaient chercher le sens de leur existence par-delà les réalités terrestres. De là leur désarroi le jour où ils ont soupçonné leur duperie. Enfin cette préoccupation de l’analyse, cette manie de thésauriser le savoir, ce souci d accumuler les expériences profitables, est un don non moins fatal. Toute sagesse est sénilité. La force jeune suppose de l’irréflexion. Prométhée, quand il a donné aux hommes la pensée consciente, a préparé ainsi leur déchéance.

De tous les soupçons qui tourmentent l’humanité, il n’en est pas qui la paralyse davantage au temps présent. Prométhée seul est donc coupable. Quand Épiméthée sur le tard lui apprend sa faute, il la reconnaît. Il approuvera le châtiment qu’il subit. L’humanité a besoin d’une refonte. Mais il suffit que l’erreur soit reconnue pour que le vautour divin cesse de déchirer les entrailles du Titan vaincu. Zeus en personne délivrera de ses chaînes le créateur de