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voyage du condottière

luxe charnel, et sa santé ; et ses perles dans le chignon, et ce caillou si lourd sous la gorge.

Non, je vois la fillette au teint jaune, la petite de treize ans, qu’un tel amour a prise qu’elle est folle, qu’elle doit vivre toute sa vie en quelques jours ; et il faut qu’elle meure : car elle ne pourrait pas même enfanter.

Je la vois, la joue longue, l’haleine qui brûle, comme le narcisse. Elle rit en fronçant le sourcil, et presque en mourant. Quand elle grince des dents, elle se mord la langue.

Son ventre étroit est de feu. Et sa gorge est pareille à deux boutons de pavot. Au jour, si elle pâlit, elle est verte. Et le soir, aux lumières, elle est comme une tubéreuse : sa pâleur est éclatante. Elle sent l’herbe verte. Son parfum est d’eau qui bouge sur la prairie, fraîchement fauchée. Elle brûle, elle brûle.

Ses yeux font mal, tant ils se consument. Tant ils veulent vivre, ils meurent d’amour. Au nom seul de Roméo, elle tend sa bouche. L’arc de son corps sourit. Ses lèvres ardentes crient ; elles meurent, si elle ne reçoit le vin de la langue, dans le fruit des baisers. Tout son corps tremble. Et ses cuisses se serrent. Et elle sent l’odeur de l’encens, que son sang fume. Et le reste du temps, elle veut dormir, et se retourne sur son lit, accablée.

Voilà comme elle sort de sa maison, pour venir à son tombeau. Et c’est son amour qui la porte. Elle n’a fait qu’une promenade. Juliette n’est sortie seule qu’une fois. L’amour l’a tenue par le bras. Elle a brûlé : elle est morte. Parce qu’on meurt d’aimer et qu’on n’en saurait pas vivre.