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voyage du condottière

pareille, qui regarde le palais d’or et contemple de loin, sur le canal, la maison des fées qu’a suscitée son art magique.


Tombeaux A. S. Zanipolo


Les doges ont leur palais d’hiver à San Zanipolo. Et nul n’est sorti de la saison froide, après y être entré.

Tous les beaux noms de la République dorment dans cette église, de Contarini à Malipiero, et de Morosini à Candiani. Vingt tombeaux en arcs de triomphe, pareils à des apothéoses, chantent avec emphase la richesse, le bruit, la vanité du sang, tout ce qu’il faut qu’on quitte, tout ce qui diminue la mort, si on n’accepte pas de le quitter. Lombardi et les autres sont de fameux marbriers, sans doute ; ils ont inventé le lit de parade, l’échafaud éternel où tous les riches et les puissants ont voulu, désormais, qu’on les expose. Ils ont mis le mort à pourrir sur un théâtre. Une scène lui est dressée, un pilori. Le deuil a tendu un rideau d’éloquence devant l’abîme. Ô les vaines funérailles !

C’est alors qu’on découvre et qu’on adore ces écrins de grave mortalité, les tombeaux gothiques. On ne sait de qui ils sont ; ou le nom du sculpteur n’est qu’un son neutre, qui n’évoque point une vie ni un homme, Massègne. Ils ont cinq cents ans. Ils ne pèsent point sur la terre. Et pourtant, avec quelle gravité ils sont suspendus aux parois de la nef, sous le dais de l’ombre. Comme ils regardent de haut les dalles de marbre rose, et les passants, plus vite effacés que de l’eau sur la pierre.

Gothiques, d’une mesure, d’une forme admirables et d’une suprême élégance, le galbe de ces tombeaux est celui de la