Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/162

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me demanda une explication. Je lui racontai en riant qu’étant seule, j’avais défait mes cheveux. Je me tournai coquettement pour les lui faire admirer. Tout d’un coup, il me saisit dans ses bras, me couvre de baisers, n’écoute pas mes cris, m’emporte furieusement, et me laisse un quart d’heure après à demi morte… Ma mère rentre la première, me trouve évanouie sur son canapé, me ranime et apprend de moi ce qui s’est passé. Nous convînmes ensemble de n’en rien dire à mon père ; elle se chargea de la vengeance. Je n’ai pas à la raconter ici, mais si elle ne fut pas à la hauteur de l’offense, cet homme fut cependant cruellement châtié.

Je demeurai malade deux ans… J’avais des peurs nerveuses qui me faisaient pousser des cris soit pour descendre un escalier rapide, soit en voiture, lorsque les chevaux allaient vite. Personne, pas même mon père, ne pouvait m’embrasser sans que je tombasse en convulsions. La vue d’un homme me faisait horreur. Cependant, je me souviens que j’aurais voulu le revoir, lui ; je ne sais pas encore si je l’aimais ou si je le haïssais. C’était très violent ce que j’éprouvais. À mesure que les mois se succédaient, mon impression s’affaiblissait ; ma santé raffermie, j’oubliai tout. Je redevins très jolie, très coquette, très audacieuse. La leçon si terrible ne m’avait laissé aucun profit. Je devais avoir le pardon facile.

Je ne m’occupais exactement que de vanité et d’amour ; tout le reste m était indifférent. Je n’ai jamais compris, ni les beautés de l’art, ni celles de la nature. Il venait chez ma mère, et je voyais à l’atelier de très grands artistes, je m’en souciais peu. Les œuvres n’existaient pas, la qualité d’être un homme effaçait tout à mes yeux.

J’affolais les gens, on me devinait si précocement perverse, et je savais avec tant d’habileté attirer sur moi l’attention ! Ma mère m’habillait à ravir les sens. Elle me faisait faire de petites robes toutes jeunettes, très vicieuses, une mousseline blanche plaquant sur les hanches, un corsage ouvert comme celui d’un bébé, montrant une gorge exquise de forme. Les cheveux défaits, les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, j’étais irrésistible de volupté.

Il y avait, au second étage de la maison dont nous habitions le premier, une famille de bourgeois honnêtes et rangés avec lesquels nous avions fait connaissance. La mère, étant toujours malade, ne sortait pas de son appartement. Le père et le fils venaient chez nous ensemble. Ils s’aimaient beaucoup. Le père, grand, bien fait, la physionomie encore jeune, l’air souriant, la moustache à peine grisonnante ; le fils, pâle, mince, blond, les yeux ternes, la bouche incolore ; tous les deux s’amourachèrent follement de moi. Cela me plaisait et m’amusait beaucoup. D’une main, je recevais les petits billets qu’Ernest — c était le fils — m’écrivait chaque fois, tandis que j’abandonnais l’autre aux baisers pas-