Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 1.djvu/196

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


propres à développer l’intelligence des affranchis, de toute la race noire qui habitait les colonies, afin de perpétuer leur asservissement. Il faut le condamner, comme ayant été le résultat de sentimens haineux envers les opprimés.

D’après cette nécessité du temps, Borgella fut placé, à seize ans, à l’apprentissage du métier de charpentier, sous un blanc qui ne savait ni lire ni écrire. Cet homme était de la classe des petits blancs, et Européen. C’était une circonstance propre à n’occasionner à son apprenti aucune humiliation, puisqu’il reconnaissait par là qu’en Europe même, il y avait une portion du peuple qui n’était pas mieux partagée que les affranchis des colonies. Mais le désagrément du préjugé de la couleur était que ce maître charpentier se croyait, à cause de sa peau blanche, de son origine, un homme bien supérieur à cet apprenti qui, à un teint identique au sien, joignait du moins l’avantage de posséder les premiers élémens des connaissances humaines. Borgella devint enfin le commis de son maître ouvrier, il lui faisait ses écritures. Que de fois ce maître ne dut-il pas sentir intérieurement son orgueil humilié, étant contraint de recourir à la plume de ce jeune homme !


Nous venons de constater l’effet moral de l’habitude du travail imposée aux affranchis ; mais elle produisait aussi un effet tout physique, dont ils surent tirer parti dans leur lutte armée contre les dominateurs de la colonie. Le travail les fortifiait, en les rendant propres à supporter les plus rudes fatigues. C’est ainsi que le service qu’on exigeait d’eux dans la maréchaussée ou gendarmerie, pendant trois ans, leur donnait l’habitude des