Page:Aucassin et Nicolette, edité par Mario Roques, 1929.djvu/12

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VIII
INTRODUCTION

dans le goût des romans byzantins et la passion souveraine d’Aucassin dans le goût des contes arabes. Sans doute, mais la question est de savoir si l’auteur d’Aucassin et Nicolette a reçu son conte directement ou indirectement, par tradition écrite ou orale, de ces sources lointaines, ou s’il ne l’a pas simplement imaginé ou reconstruit à l’aide d’éléments, orientaux ou non, courants à son époque. Or, aucun des traits invoqués n’apporte une preuve matérielle de l’emprunt : le mélange de prose et de morceaux lyriques, qui n’est pas exclusivement arabe[1], n’a dans aucune littérature le même caractère que dans Aucassin et Nicolette ; il n’est pas certain que le nom d’Aucassin soit arabe, et, le fût-il, il ne serait pas en cela différent de tant de noms d’origine authentiquement arabe qui fourmillent dans les plus françaises de nos chansons de geste[2] ; puisque le sujet choisi par l’auteur impliquait une distinction sociale entre les amants et que Nicolette devait être une esclave, il était naturel que ce fût une esclave sarrasine et par suite qu’on la fît arriver en Provence plutôt qu’ailleurs ; enfin, si des aventures étaient nécessaires pour permettre au temps de faire disparaître les résistances paternelles, ces aventures trouvaient tout naturellement leur théâtre autour de la Méditerranée et en Espagne, pour Aucassin et Nicolette comme pour Roland[3] ou pour Anseïs de Carthage[4].

À défaut de traits orientaux certains, on a noté que quelques circonstances de l’histoire d’Aucassin et de Nicolette se retrouvaient groupées dans un conte des Mille et une nuits, Uns el Ujud et El Ward fil Akman[5] : El Ward, fille du vizir, et Uns, favori du roi, s’aiment ; un billet surpris découvre leur secret au vizir qui, redoutant, on ne dit pas pourquoi, que cet amour ne déplaise au roi, emmène sa fille en une île de mer et l’y enferme dans un magni-

  1. Cf. W. Meyer-Lübke, 515.
  2. Cf. D. Scheludko, 480–84.
  3. Cf. l’Entrée d’Espagne.
  4. Cf. G. Paris, Anséis de Carthage (Mélanges de littérature française du moyen âge, 169 sq,).
  5. N. 371–80 ; cf. L. Jordan.