Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/105

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


paraissait beaucoup moins sortir de lui-même, que du tas de foin, des poutres de la grange, et des sacs de blé étagés autour de nous.

Oncle meunier en était resté comme saisi, et sitôt dehors, il m’avait dit :

« Mazette ! il sait chanter le vieux. »

Le chemineau était reparti deux jours plus tard, quitte à mourir de faim et de froid un peu plus loin, s’ennuyant déjà sous notre toit. À mes recommandations de prudence, il avait répondu en chantant :

Je voudrais comme les oiseaux
Mourir au fond des bois.

Il revenait maintenant au hasard des jours. Et si pendant l’été, il aimait à dormir sur l’herbe, tout contre la barrière du pré, l’hiver, il était heureux de retrouver la grange et son foin.

J’aimais à le voir arriver de la route. Il avançait à tout petits pas raides, et le bâton qui le soutenait était presque aussi courbé que lui. Ses cheveux tout pareils à des effilochures de vieille soie blanche descendaient jusque sur ses épaules, et sa barbe qui s’élargissait aux pommettes, lui couvrait presque tout le visage ; mais dans ce visage où tout semblait flétri et passé, je découvrais vite les yeux qui me faisaient penser à deux fleurettes fraîches poussées dans les broussailles d’une haie d’hiver.

Par une nuit de ce dernier automne, alors que je cherchais le sommeil hors de la maison, le vieux chemineau m’avait appelée :

« Venez vous asseoir auprès de moi, jeune fille. »