Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/132

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jette parfois sur le dos, la gueule écumante. À cause de cette maladie, son ancien maître voulait le tuer. J’ai été assez adroite pour l’en empêcher et le lui enlever. Aussi, « Rapide » qui sait cela ne quitte pas notre maison et quand nous passons près de son ancienne demeure il marche collé à ma robe, la tête droite et l’échine effacée.

À la suite de ses crises, le pauvre chien reste triste tout le jour. Le plus souvent son mal est subit, mais d’autres fois, on dirait qu’il le sent venir. Il s’éloigne de nous alors, et pourtant, dans sa plainte il y a comme un appel à l’aide. La crise passée il revient vers nous en rampant, et son regard plein d’humilité implore miséricorde. Nous l’aimons comme un camarade. Il accompagne Valère à son magasin et le soir, sans jamais se tromper d’heure, il va au-devant de lui sur la route.

Depuis plus d’un an que nous sommes ici, les longues lettres de Firmin et celles plus longues encore d’oncle meunier me relient au passé et m’enlèvent toute inquiétude au sujet de ceux que j’ai laissés derrière moi. Seules les lettres de Manine m’ont fait supposer qu’un souci la tourmentait. Aujourd’hui elle avoue enfin ce qui fait sa peine. Clémence ne veut plus rester au moulin. Devenue adroite à la couture, elle veut aller à Paris où elle compte trouver une place de mannequin dans une grande maison. Ainsi elle pourra satisfaire sa passion pour les belles robes tout en gagnant honnêtement sa vie, et si sa mère refuse de l’accompagner elle partira seule. Manine s’effraye de cette volonté qui a toujours dominé la sienne. Elle pré-