Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/180

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


des vieillards et de très jeunes sont déjà infirmes. Ceux qui longent la voie du chemin de fer sont plus difformes encore et semblent vouloir fuir à notre passage. Ceux-là savent peut-être que j’abandonne le très vieux qui m’était si accueillant dans le grand jardin et c’est peut-être de moi qu’ils se détournent. Lorsque la nuit se fait et que plus rien n’est visible au dehors, je reprends mon coin où je retrouve l’image triste de Valère. Et soudain j’aperçois toutes les difficultés que je vais rencontrer pendant mon séjour à Paris, mais je ne veux pas y penser. Je suis forte, et bien décidée à faire n’importe quel travail pour gagner ma vie. J’écarte aussi le souvenir de Valère pour ne plus penser qu’à mon enfant. Il ne cesse de frapper à la cloison aujourd’hui. « Oui, cher mignon, j’entends, ne crains rien, je ne me séparerai pas de toi. »


Ce fut chez mon père que j’allai tout d’abord. Après une aussi longue séparation, j’eus de la peine à le reconnaître. Qu’avait-il fait de l’épaisse chevelure blonde qui accompagnait son teint clair et son air avenant ? C’était maintenant un monsieur chauve, maigre et à l’air ennuyé. Et je vis bien que ma présence lui était plus pénible qu’agréable.

Auprès de ma mère, je trouvai plus de chaleur, et nos larmes se mêlèrent. Elle regrettait le passé :

— C’est ton père qui m’a délaissée, me dit-elle.

Et toute confuse elle ajouta :

— Et moi j’étais trop jeune pour rester sans amour. Elle gardait son sourire câlin, et ce sourire suffisait à lui seul pour éloigner d’elle toute vieillesse.