Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/185

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il bâtit pour moi des joies douces et durables.

Je ne crois pas autant que Firmin à la sagesse revenue de Valère, mais je ne peux empêcher ma pensée de s’en aller à tout moment vers la vieille maison de la Crapaude. Et parfois mon désir d’y retourner est si grand que je me sens capable de tout braver pour cela.

Courbée au bord du bassin ou sur le linge sale, j’ai rappelé un à un les souvenirs magnifiques de ces trois années qui viennent de passer. Un à un aussi, les regrets sont venus ; ils se sont groupés dans mon cœur et l’ont empli d’une amertume insupportable. J’ai cédé sous leur poids et me suis accablée de reproches : « Sotte Annette Beaubois ! il fallait vaincre ta répugnance du vin et en prendre le goût au contraire, ainsi Valère Chatellier n’aurait pas eu à feindre, et c’est avec toi qu’il se serait enivré et non avec Bambou. S’enivrer n’est rien, c’est un vice qui ne fait tort à personne, et lorsqu’on aime un être par dessus tout, mieux vaut partager son abjection que de s’en séparer. »

Pour me donner raison, j’avais l’exemple de mes voisins de palier, un vieux ménage d’ivrognes habitant la même chambre depuis plus de vingt ans. Ces deux là ne possédaient que leur bonne entente ; la fête commençait pour eux le samedi soir et durait toute la journée du dimanche. Il fallait entendre la voix toute fléchissante de tendresse de l’homme, lorsque rapportant une nouvelle provision de vin et incapable de retrouver sa porte il appelait : « Caroline ! Caroline ! » Il fallait entendre aussi le pas trébuchant et les bégayements de Caroline s’empressant au secours de son mari. Ce