Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/193

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Parce que mon enfant dort, il semble que la terre entière ait fait silence.

Lentement je me soulève et m’adosse à mon oreiller ; je vais mieux, je le sens, quoique je sois affaiblie au point de mal supporter la veilleuse du plafond qui n’est pas plus forte cependant qu’un doux clair de lune. Ainsi adossée j’essaye de réfléchir. Ma pensée n’a guère de suite, et je m’efforce de la diriger. Depuis combien de temps suis-je malade ? Et Firmin, sait-il seulement que je suis ici ?

À fouiller dans le passé, je me lasse vite ; les noms et les visages que je cherche à évoquer, m’échappent et se changent en couleurs mouvantes et mêlées, les murs mêmes de la pièce ainsi que la veilleuse se mêlent à ces couleurs et prennent des formes qui s’effacent et renaissent. La seule chose que je continue à voir distinctement c’est le berceau. Tout auprès l’infirmière s’est endormie ; le dos bien appuyé et les jambes allongées, elle incline la tête tantôt à droite tantôt à gauche. Est-ce elle qui ronfle si fort ? Non, ce sont les guêpes, je les croyais toutes parties, il en restait sans doute, et voici qu’elles recommencent à bourdonner. Pourvu qu’elles n’éveillent pas l’enfant. Pourvu aussi que ma fièvre reste longtemps absente.

Oh ! cette fièvre, elle n’est pas lasse de moi encore. On dirait même qu’elle est jalouse de voir mon petit auprès de moi. Hier, tandis que je le regardais boire, au lieu de venir en sournoise, elle a montré brusquement sa face dure et colorée, puis, à pleine bouche, elle a soufflé sur moi son haleine chaude, et tout de suite elle m’a entraînée dans un endroit dont j’ai peur de garder le souvenir.