Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/195

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vite car mon petit m’attend pour téter, il doit pleurer, mais je suis trop loin encore pour l’entendre. Mes deux seins sont deux globes de cristal pleins de lait, et si lourds qu’il me faut les soutenir dans mes deux mains.

Tout à coup une femme sort de ma poitrine. Elle recule et se met à rire en me regardant. Je porte les yeux sur moi, pour m’assurer de ce qui la fait rire, et je me vois nue jusqu’à la ceinture, avec un corps plat et transparent comme une vitre. La femme aussi est nue jusqu’à la ceinture mais sur sa poitrine faite de planches mal jointes, elle porte deux globes de cristal que je reconnais. Je m’élance pour les lui reprendre. Elle m’échappe et court sur la route, et j’ai beau avancer, la distance entre elle et moi reste la même. Je la supplie alors de me rendre le lait. Sans ce lait mon enfant ne pourra pas vivre. La femme continue d’avancer sans vouloir m’entendre ; elle est bientôt forcée de de s’arrêter, car devant elle la route est finie et le fossé qui la coupe est si large que nul être humain ne pourrait le franchir.

Je la rejoins enfin, mais avant que j’aie pu lui reprendre les globes, elle les arrache de sa poitrine et les brise sur les pierres. Et le lait coule en deux ruisseaux blancs jusqu’au fossé plein de vase.

Mon désespoir est si grand, que je m’éveille réellement. Je reconnais la chambre où je retrouve le berceau et l’infirmière. Mais la vision a été trop forte et, pendant un instant, j’hésite entre le rêve et la réalité. Et brusquement une épouvante me traverse. Est-ce que je vais mourir ? Ce lait perdu sans retour, cette femme faite de planches et insen-