Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/200

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Il y a encore les desserts fins que Clémence rapporte et qui sont restés longtemps à l’étalage des boutiques où les choses se vendent à des prix élevés. Ces jours-ci, elle a rapporté une pomme Calville, toute ridée et pleine de poussière au creux des côtes. Reine s’est inclinée avec respect devant la pomme et, les yeux tout rayonnants de malice, elle a dit :

— Oh ! qu’elle est vieille !

Clémence a bougonné : « Bien sûr elle n’est pas cueillie de ce matin ; par contre elle sort de l’avenue de l’Opéra ».

— « Ça ne la rajeunit pas » fit Reine, en sautant à cloche-pied autour de la table. Et, à la fin du repas, tandis que Clémence pelait délicatement sa pomme poussiéreuse et ridée, Reine croquait à pleines dents une des pommes rouges et brillantes conservées au grenier du moulin et qui nous étaient arrivées la veille.

Des disputes commencent à s’élever entre les deux sœurs dont les goûts diffèrent de plus en plus. Reine, au besoin, mangerait sa soupe dans le couvercle de la soupière alors qu’à Clémence il faudrait des couverts d’argent et des assiettes à filets dorés. Mais c’est surtout le dimanche, que s’affirment les exigences et la mauvaise humeur de Clémence. Tout lui paraît insupportable dans la maison. Manine et Reine lui épargnent cependant tous les travaux du ménage et la traitent en belle demoiselle. Lasse de récriminer, elle s’installe à la meilleure place avec des bouts de soie et de velours dont elle fait des chapeaux qu’elle défait et redéfait rageusement, ne les trouvant jamais à son goût.