Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/228

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Nicole ne s’inquiète pas trop du silence de son frère jumeau. « J’ai tant prié pour qu’il ne meure pas » dit-elle. Elle est pieuse, presque autant qu’Angèle. À l’intention de Nicolas, elle s’agenouille dans le coin de ma fenêtre où l’on entend un bruit semblable à un tonnerre souterrain. Elle est persuadée que c’est le bruit de la bataille qu’elle entend-là. Il lui semble être agenouillée sur la tranchée même et qu’ainsi elle peut y implorer plus sûrement la miséricorde divine.

L’autre soir, le bruit souterrain a cessé brusquement tandis qu’elle priait ; mais, au lieu de s’en réjouir, elle s’est relevée toute pâle en disant :

« Ce silence-là, c’est comme un signe de mort. »


Il ne passe plus de régiments sur le boulevard. On voit seulement passer des groupes de jeunes civils encadrés par des militaires. Le groupe d’aujourd’hui chante : « Mourir pour la patrie ». Il y a si longtemps qu’on n’a pas entendu chanter dans la rue que des femmes se mettent aux fenêtres.

Autrefois, ce chant guerrier ne retenait pas plus mon attention que les berceuses accoutumées de Manine. Mais, à voir ces jeunes gens, fiers, souples, si bien faits pour vivre dans leur patrie et s’en allant en chantant mourir pour elle, je pense que Nicolas avait raison de dire, en apercevant un vieillard tout tordu : « Il en a de la chance cet homme-là d’être vieux et infirme. »


« Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries. » Et voici que la discorde s’est glissée entre nous. Rose a pris goût au métier militaire. On dirait