Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/229

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


même qu’elle prend goût à la guerre depuis que son mari est sous-lieutenant. Elle fait des projets pour ses enfants. Son fils sera officier et sa fille n’épousera qu’un officier. Déjà elle donne au petit Raymond des fusils et des sabres comme jouets et lui montre la manière de s’en servir contre l’ennemi. Parce que j’essaye de détourner l’enfant de ces jouets elle me reproche d’avoir un caractère acariâtre et contrariant. Elle a dû se plaindre à son mari, car voici qu’il m’adresse une lettre sèche dans laquelle il parle avec aigreur de la mauvaise entente de sa sœur et de sa femme. Sans un mot affectueux pour l’une ni pour l’autre, il termine ainsi :

« Il faudra bien que vous vous mettiez d’accord ; du reste j’arriverai bientôt et je donnerai des ordres. »

Des ordres ! J’en reste stupéfaite ; puis je dis comme si mon frère était devant moi :

— Des ordres de toi, Firmin ?

Révoltée, je lance la lettre à travers la pièce :

— Des ordres ! il nous les donnera baïonnette au canon peut-être ?

Devant le petit Raymond qui me regarde apeuré j’entrevois soudain la frêle silhouette de mon frère nous menaçant d’un fusil, et je me mets à rire.

Je prends dans son berceau la petite fille qui s’est réveillée au bruit et je dis à la mère :

— Restons unies, Rose, sinon gare à Firmin.

Comme moi, Rose se met à rire. Et, sans doute par crainte de Firmin, la discorde n’osera plus s’approcher de nous.