Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/230

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La prédiction de Mlle Lucas se réalise. Pendant la nuit, une bête étrange couvre la ville et broie des os. Mlle Lucas a été une des premières victimes. Sortie de chez elle pour gagner l’abri voisin, la bête l’a atteinte et a déchiqueté son maigre corps.


Le deuil de guerre vient d’entrer chez nous avec la mort de Nicolas. C’est tante Rude qui nous apprend le malheur. Elle écrit : « Ton oncle pleure tellement qu’il en est ridicule ». Elle joint à sa lettre celle d’un sergent qui s’excuse d’avoir tardé à nous prévenir. Mais, blessé lui-même par l’obus qui a tué Nicolas, il n’a pu s’acquitter plus tôt de ce devoir. Nicolas a été tué le lendemain même de son arrivée aux tranchées. Et le sergent ajoute : « Ce petit gars était trop jeune pour faire la guerre. Il est mort du bruit plutôt que de l’obus, car il n’avait pas de blessure. »

Si tante Rude nous voyait pleurer Nicole et moi, elle dirait certainement que nous sommes ridicules.


Firmin est venu et n’a pas donné d’ordres. À peine entré, il est resté en contemplation devant sa petite fille qu’il ne connaissait pas.

La mort de Nicolas ne l’a pas fait pleurer. Il a vu mourir tant et tant de jeunes hommes qu’il ne sait plus si mourir est un plus grand mal que vivre. Depuis sa dernière permission il me paraît vieilli de plus de dix ans. Il est maigre et déprimé ; et lui, qui entre seulement dans sa vingt-neuvième année, a des cheveux blancs aux tempes comme un homme de quarante-cinq ans. Il est las,