Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/36

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maison dans laquelle je pouvais entrer malgré fenêtres et portes closes, et où je trouvais toujours des êtres capables de répandre sur moi une grande chaleur et beaucoup de lumière.


L’hiver passa emportant chaque jour avec lui un peu de mon mal. Et quand le printemps revint, le mauvais chien caché dans ma hanche avait enfin usé ses crocs. Les béquilles de Mme Lapierre me soutinrent pendant une semaine, puis ce fut une solide canne fabriquée par oncle meunier, et que j’abandonnais à toute minute, tant j’avais hâte de me déplacer par mes propres moyens.

— Pas si vite ! pas si vite ! me répétait oncle meunier.

Et pour moi il reprenait ce qu’il avait coutume de se dire à lui-même d’un ton moqueur :

— Faites violence à vos passions.

Dans ma précipitation de marcher sans soutien d’aucune sorte, il y avait surtout la hâte de savoir jusqu’à quel point j’étais infirme, car je n’avais pas oublié les paroles du médecin de l’hôpital, ni la sécheresse de sa voix qui était comme un blâme à l’adresse de mes parents : « Boiteuse, elle le sera certainement ».

Boiteuse, je l’étais, certainement. Et pour ne pas sentir mon corps pencher à chaque pas, je m’efforçais de me tenir très droite, et de marcher sur l’extrême pointe de mon pied trop court.

Oncle meunier qui avait tenu à m’accompagner dans ma promenade me dit tranquillement :

— C’est dommage que tu sois si grande. Petite, cela passerait inaperçu.