Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/85

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Firmin faisait dévier les conversations sérieuses en racontant toutes sortes d’histoires, et surtout en nous indiquant des arbres dont les hautes branches formaient des silhouettes humaines si précises qu’on ne pouvait s’empêcher de les croire vivantes et de leur donner un nom. Selon Firmin, c’était là des gens avisés qui avaient pris soin de choisir cette transformation avant de mourir, et il nous invitait à faire de même, sous peine d’être changés en une chose que la lune n’éclairerait jamais. Ce jeu nous amusait, chacun de nous tenant à être une chose parfaitement visible après sa mort. Seul oncle meunier ne voulut jamais choisir. Il tenait avant tout à rester ce qu’il était, car, disait-il, de toute façon il serait changé en quelque chose de beaucoup plus mal.

Firmin le taquinait :

— Oh ! oncle, même si vous deveniez un beau chêne ?

— Non, non, pas même un beau chêne, les hommes m’abattraient un jour à grands coups de cognée.

— Bien sûr dit Firmin, mais en attendant vous auriez des nids pleins vos branches, et mille oiseaux pour vous réjouir des chants les plus beaux.

— Bah ! fit oncle meunier, j’aurais pour le moins autant de corbeaux qui viendraient me raconter de vilaines histoires.

À rire et bavarder ainsi la nuit nous surprenait. Firmin et Valère Chatellier cherchaient à tâtons leur bicyclette, et c’était la séparation pour une semaine.