Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/88

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pas. J’aime les enfants. Eh bien ! je ferai comme Manine, j’élèverai ceux des autres. Ainsi je ne serai pas inutile sur la terre.

Oncle meunier qui avait baissé le front en m’écoutant le releva pour me dire :

— Tu es bien jeune encore pour prendre une pareille détermination ; tu ne sais pas que nous portons en nous une force naturelle qui fait dévier à certain moment les plus sûres résolutions dans ce sens.

Ce fut à mon tour de baisser le front.

Je la connaissais cette force naturelle qui accouplait les bêtes et que je devinais toute pareille chez les hommes. Moi-même, ne restais-je pas étrangement troublée par le souvenir d’un baiser qui me laissait plus de désir de le retrouver que de honte de l’avoir subi ?

Cela s’était passé un soir de cette dernière semaine. Comme je me dirigeais dans l’obscurité vers le hangar pour y prendre du bois, deux mains m’avaient saisie aux épaules, et une bouche chaude et mouillée avait aspiré la mienne avec force.

Pendant combien de temps étais-je restée soumise ? trois secondes ou un quart d’heure ? Je n’aurais pas su le dire. Par la porte restée entr’ouverte, la voix haute et claire de Nicole avait demandé :

— Tu m’appelles, Annette ?

Aussitôt la bouche et les mains s’étaient détachées de moi, et des pas avaient glissé vers le sentier. Depuis, rien n’était venu me désigner celui qui m’avait ainsi surprise. Était-ce un garçon du village ? Un employé du moulin ou un chemi-