Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/90

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Non, je n’avais pas choisi ailleurs, et je dus reprendre pour Firmin les raisons données à oncle meunier sur mon éloignement définitif du mariage.

Firmin resta longtemps à réfléchir, puis il dit :

— Je ne sais si tu as tort ou raison d’agir ainsi ; tu es ma grande sœur, et tu as toujours été si sage. Quant à moi je ferai comme Angèle, je me marierai le plus tôt possible.

Après une pause, et comme pour se donner raison il reprit :

— Pour un ménage qui se casse, il y en a mille qui durent.

Devant mon silence, il haussa la voix et lança comme un défi :

— Crois bien que je saurai faire durer le mien, quoiqu’il arrive.

Lorsque Valère Chatellier nous rejoignit, j’eus un moment de gêne intolérable. Il attachait sur moi ce regard aigu qui m’était si pénible à supporter, et cette fois sous ce regard, il me sembla que ma poitrine s’ouvrait pour laisser voir tout ce que contenait mon cœur.

Je me détournai visiblement, mais peu après sur la route pleine de soleil je l’observai à mon tour.

Il m’apparaissait maintenant un autre homme. Au lieu de cette allure un peu sèche dont je m’étais si souvent moquée, son grand corps était aujourd’hui toute souplesse et tout abandon. De plus, je remarquai en lui une violence qui faisait par instant sa voix inexprimablement basse. Et tout à coup je vis sa bouche.

J’en ressentis un grand trouble. Cette bouche