Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/91

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je la reconnaissais. Je n’aurais pas su dire à quoi, mais j’étais sûre à présent que c’était d’elle que j’avais reçu le baiser mystérieux. Valère Chatellier avait beau en plisser les lèvres et les tenir entre ses dents, dès qu’il oubliait de les mordre, elles s’échappaient, larges, pleines, rouges et comme avides de baisers.

Oui, c’était bien cette bouche-là qui avait saisi la mienne dans l’ombre.

À partir de ce moment, je ne sus plus rire avec les enfants. Une lassitude inconnue ralentissait mes pas, et il fallut m’étendre à l’ombre aussitôt après notre arrivée au bois des grands chênes.

Firmin et son ami n’étaient pas en train non plus. Ils firent une courte promenade et vinrent s’étendre sous le chêne que j’avais choisi. Les enfants à leur tour nous rejoignirent sur la mousse. Privés de Firmin ils s’étaient vite lassés de courir sous bois.

Le vieil arbre qui nous abritait tous était si haut et si touffu que le ciel ne s’y montrait que par toutes petites places, et que je croyais plutôt voir des morceaux de soie bleue tendus parmi les feuilles. Il faisait réellement chaud. Des oiseaux passaient d’une branche à l’autre à travers les flèches d’or que le soleil allongeait jusqu’à nous. Et de loin en loin, un ramier qu’on ne voyait pas faisait entendre son doux roucoulement. Les enfants s’endormirent un à un. Et dans cette paix, et dans cette chaleur, je me laissai comme eux glisser dans le sommeil.

À mon réveil, Firmin et Valère Chatellier étaient assis de chaque côté de moi. Je me dressait un peu hon-