Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/92

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


teuse et m’informai des enfants qui avaient disparu.

— Ils sont là, me dit Firmin en les indiquant du doigt. Et il ajouta :

— Tu les avais oubliés, mauvaise mère, et sans nous le loup les aurait mangés.

Valère Chatellier dont le regard ne me quittait pas, sourit à peine. Il se pencha vers moi et implora sourdement :

— Oh ! Annette, si vous vouliez…

Je ne trouvais rien à lui répondre. Je voyais sa bouche forte et fraîche, et un étrange désir me venait de la saisir à mon tour. Je me mis debout pour échapper à la tentation, et Firmin vint à mon secours en disant à son ami :

— Ne la tourmente pas, va !

Au cours de la journée je ne cessai de me tourmenter moi-même. Maintenant que je connaissais l’amour de Valère Chatellier, sa présence à mes côtés me semblait presque nécessaire, et je me sentais heureuse en pensant qu’il ne tenait qu’à moi qu’il fût toujours là. Je me représentais mes fiançailles avec le baiser permis. Je me représentais la joie de Firmin, le contentement d’oncle meunier, le jour où il me conduirait à l’église vêtue de blanc comme Angèle. Mais à l’idée du mariage accompli ce n’était plus la bouche de Valère Chatellier qui se présentait à mon esprit, ni la beauté d’Angèle dans sa robe blanche. C’était la vision de deux êtres enragés de haine, et lancés l’un contre l’autre comme pour s’entre-tuer.

À l’heure du départ, très tard, le soir, Firmin m’entraîna jusqu’à la barrière et me dit :

— Puisque tu ne veux pas épouser mon ami,