Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/206

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aux signes la connaissance des choses. N’en résulte-t-il pas, à tes yeux, qu’on doit préférer aussi la connaissance des choses à la connaissance des signes ? — Ad. Suis-je convenu que la connaissance des choses l’emporte sur la connaissance des signes ? N’ai-je pas dit simplement qu’elle l’emporte sur les signes eux-mêmes ? Je crains donc ici d’accepter, ce que tu dis. Ne pourrait-on pas observer que comme le nom de la boue est plus noble que la boue elle-même ; ainsi la connaissance de ce nom l’emporte sur la connaissance de la boue, quoique le noie soit par lui-même inférieur à cette connaissance ? Il y a ici quatre choses : le nom et la boue, la connaissance du nom et la connaissance de la boue. Pourquoi la connaissance du nom ne prévaudrait-elle point sur la connaissance de la boue, comme le nom l’emporte sur la boue ? Pour empêcher la première de ces connaissances de primer l’autre, faut-il la lui subordonner ?

28. Aug. J’admire de tout cœur comment tu expliques ta pensée sans rétracter ce que tu as accordé. Tu le crois sans doute aussi, ce nom de deux syllabes, vice, vaut mieux que ce qu’il signifie, quoique la connaissance du nom soit bien moins utile que la connaissance des vices. Tu peux encore distinguer ici et considérer ces quatre choses : le nom et le —vice, la connaissance du nom et la connaissance du vice. Nous pouvons sûrement préférer le nom au vice dans ce vers de Perse : « Il s’étonne du vice, » le nom du vice est plutôt un ornement qu’un défaut, quoique le vice même soit blâmable dans tout homme vicieux. Mais il n’en est pas ainsi de la connaissance des vices ; elle est bien préférable à la connaissance du nom.

Ad. Tu la crois préférable lors même qu’elle rend si malheureux ? N’est-il pas vrai qu’au dessus de toutes les peines imaginées par la cruauté et infligées par la passion des tyrans, le même poète place le supplice des misérables, forcés de reconnaître les vices qu’ils ne sauraient éviter ? — Aug. Tu peux, sous ce rapport, nier aussi qu’on doive préférer la connaissance de la vertu à la connaissance de son nom ; puisque voir la vertu, sans la posséder, est un supplice que ce satirique appelle sur la tête des tyrans. — Ad. Dieu me préserve de cette folie ! Je comprends en effet qu’il ne faut point accuser les connaissances dont la meilleure éducation enrichit l’esprit. Cependant on doit considérer, comme Perse, je crois, l’a fait, que les plus malheureux d’entre les mortels sont ceux que ce puissant remède de la connaissance ne saurait guérir. — Aug. C’est bien : mais quel que soit le sentiment de Perse, que nous importe ? Ce n’est pas à l’autorité de ces profanes que nous sommes assujétis en de telles matières. De plus, s’il faut préférer une connaissance à une autre, il n’est pas facile de l’expliquer ici. Je me contente de ce qui est convenu, savoir que si la connaissance des choses ne prime pas la connaissance des signes, elle prime sûrement les signes eux-mêmes.

Examinons donc avec un soin nouveau quelles sont les choses dont nous avons dit qu’on les montre par elles-mêmes et sans l’emploi d’aucun signe, comme parler, marcher, s’asseoir, être couché et d’autres de ce genre. — Ad. Je me rappelle ce que tu dis.

Chapitre X. Peut-on enseigner sans signes ? — les mots ne donnent pas la connaissance.

29. Aug. Crois-tu que nous puissions montrer sans signés absolument tout ce que nous pouvons faire aussitôt qu’on nous interroge ? Signales-tu quelque exception ? — Ad. Après avoir considéré à plusieurs reprises toutes ces sortes de choses, je n’en trouve encore aucune qu’il soit possible de montrer sans signe. Je ne ferai peut-être d’exception que pour le langage, et lorsqu’on est prié d’expliquer ce que l’on entend par instruire. En effet, quoi que je fasse, après avoir été interrogé, pour enseigner celui qui m’a questionné, je vois clairement que la lumière ne lui viendra point de la chose même qu’il me prie de lui montrer. Supposons, comme il a été dit, que je suis arrêté ou que je suis occupé d’autre chose. On me demande ce que c’est que marcher ; et marchant aussitôt j’essaye de l’apprendre, sans signe, à qui m’a questionné. Comment l’empêcher alors de croire que marcher c’est simplement marcher autant que j’ai marché ? Et pourtant il sera trompé, s’il le croit ; et s’il voit un homme marcher un peu plus ou un peu moins que je ne l’ai fait, il sera persuadé qu’il n’a point marché. Ce que j’ai dit de marcher s’étend à tout ce que j’avais accordé qu’on peut montrer sans