Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/210

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extérieure qu’on doit attribuer les fréquentes illusions du regard corporel ? et ne consultons-nous pas cette lumière sur les choses visibles ? Ne lui demandons-nous pas de nous les montrer autant que notre vue en est capable ?

Chapitre XII. Le christ est la vérité, il enseigne au dedans.

39. Ainsi, pour juger des couleurs nous consultons la lumière ; pour juger des choses sensibles nous consultons ce qui est dans ce monde, les corps, et nos propres sens ; ils sont comme les interprètes dont se sert l’esprit pour arriver à la connaissance du monde matériel ; et pour ce qui est du ressort de l’intelligence, nous interrogeons par la raison la vérité intérieure. Comment donc prouver que les paroles nous apprennent autre chose que le son dont elles frappent nos oreilles ? Nous ne connaissons rien que par les sens ou par l’esprit. On appelle sensibles les choses que nous percevons par les sens, et intelligibles celles que nous percevons par l’esprit ; ou bien, pour parler comme nos auteurs chrétiens, les unes se nomment charnelles et les autres spirituelles. Questionnés sur les premières, nous répondons, si elles sont là, conformément à nos impressions sensibles. Ainsi pendant que nous regardons la nouvelle lune, on nous demande ce qu’elle est, ou bien où elle est. Ne la voit-on pas ? on croit, souvent même on ne croit pas à ce que nous répondons ; mais on n’apprend réellement ce qu’elle est qu’en la voyant soi-même ; et ce sont alors non pas les paroles extérieures, mais les choses même et les sens qui instruisent ; puisque les paroles ne produisent pas un autre son, que l’on voie ou que l’on ne voie pas.

Si l’on nous interroge, non sur ce qui frappe actuellement nos sens, mais sur ce qui les a frappés, nous ne montrons pas alors les objets eux-mêmes, mais les images imprimées par eux et confiées à la mémoire. Comment les dire vraies puisqu’elles ne sont pas la réalité ? Je l’ignore absolument. Le seul moyen de ne pas mentir est de répondre, non pas que l’on voit, que l’on perçoit ces objets, mais qu’on les a vus et perçus. Ces images sont donc, dans les profondeurs de notre mémoire, comme des monuments de ce qui a frappé nos sens ; et quand nous contemplons ces monuments avec une conscience droite, notre langage n’est point trompeur. Or, c’est pour nous que subsistent ces monuments ; si en effet celui qui m’écoute a senti et vu ce que je dis, mes paroles ne lui apprennent rien, il reconnaît tout dans les images qu’il porte également avec lui ; si au contraire il ne l’a point vu, n’est-il pas manifeste qu’il me croit plutôt qu’il ne me comprend ?

40. Quand il s’agit de ce que voit l’esprit, c’est-à-dire l’entendement et la raison, nous exprimons, il est vrai, ce que nous voyons en nous, à la lumière intérieure de cette vérité qui répand ses rayons et sa douce sérénité dans l’homme intérieur ; mais là encore, si celui qui nous écoute voit clairement dans son âme ce que nous voyons nous-mêmes ; ce ne sont pas nos paroles qui l’instruisent, c’est le pur regard de sa contemplation. Je ne l’enseigne pas lorsque j’énonce la vérité qu’il voit ; mes paroles ne lui apprennent rien. Dieu lui montre les choses, il les voit, et lui-même pourrait répondre si on l’interrogeait. Comment donc, sans la plus grande absurdité, s’imaginer que mes paroles l’instruisent, quand avant d’entendre ce que je dis, il pourrait l’expliquer lui-même à qui le questionnerait ? Si, comme il arrive souvent, il nie d’abord ce que d’autres questions lui font accorder ensuite, on doit l’attribuer à la faiblesse de son regard : il ne peut distinguer la vérité tout entière aux rayons de la lumière intérieure ; et pour la lui faire voir progressivement, des questions successives lui mettent sous les yeux chacune des parties dont se forme l’objet que d’abord il ne pouvait voir entièrement. Qu’on ne s’étonne pas qu’il y soit amené par les paroles de l’interlocuteur ; ces paroles ne l’enseignent pas, elles lui adressent des questions proportionnées à son aptitude de recevoir l’enseignement intérieur. Prenons un exemple :

Je suppose que je t’interroge sur le sujet même que nous traitons, je te demande si les paroles ne peuvent rien enseigner. Cela te paraît d’abord absurde, parce que tu es encore incapable de saisir cette question dans tout sou ensemble. Je dois donc proportionner mes questions à tes forces, considérer jusqu’à quel point tu peux écouter le Maître intérieur, et te dire La vérité que tu reconnais dans mes paroles et don tu es certain, que tu certifies savoir, comment l’as-tu apprise ? Tu répondras peut-être que