Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/346

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que Dieu la lui a donnée pour cela. Un motif suffisant pour qu’elle ait dû lui être donnée, c’est que, sans elle, l’homme ne pourrait agir avec droiture ; et qu’elle lui ait été donnée pour cela, on le comprend, du reste, par cette considération, que c’est Dieu qui le punit lorsqu’il en abuse pour pécher ; ce qui serait injuste, si la volonté libre avait été donnée non-seulement pour vivre avec droiture, mais encore pour pécher. Quelle justice y aurait-il à le punir d’avoir appliqué la volonté à une fin pour laquelle elle lui aurait été donnée ? Lors donc que Dieu punit le pécheur, ne te semble-t-il pas qu’il lui tient ce langage : pourquoi n’as-tu pas appliqué ta libre volonté à la fin pour laquelle je te l’ai donnée, c’est-à-dire pour agir avec droiture ? De plus, la justice se présente à nous comme un bien dans la punition des péchés, et dans la glorification des actions honnêtes ; mais, en serait-il ainsi si l’homme n’avait pas le libre arbitre de sa volonté ? Car ce qui ne serait pas fait volontairement ne serait ni péché, ni bonne action ; et ainsi, le châtiment aussi bien que la récompense serait injuste, si l’homme n’avait pas une volonté libre. Or, la justice a dû exister, et dans la punition, et dans la récompense, car elle est un des biens qui viennent de Dieu. Donc, Dieu a dû donner à l’homme une volonté libre.



CHAPITRE II. OBJECTION : SI LE LIBRE ARBITRE A ÉTÉ DONNÉ POUR LE BIEN, COMMENT SE FAIT-IL QU’IL PUISSE SE TOURNER VERS LE MAL ?

4. E. Eh bien ! je t’accorde que Dieu l’a donnée. Mais ne te semble-t-il pas, dis-moi, qu’ayant été donnée pour bien faire, elle n’aurait pas dû pouvoir se tourner vers le péché ? Il en eût été comme de la justice elle-même qui a été donnée à l’homme pour bien vivre : est-il possible à quelqu’un de se servir de sa justice pour mal vivre ? De même, si la volonté avait été donnée à l’homme pour bien agir, personne ne pourrait pécher par la volonté. A. Dieu m’accordera, je l’espère, de pouvoir te répondre, ou plutôt, il t’accordera de te répondre à toi-même, par l’enseignement intérieur de la vérité qui est la maîtresse souveraine et universelle. Mais d’abord, je désire que tu me répondes à cette question : puisque tu tiens pour certaine et connue la réponse à ma première demande, à savoir que Dieu nous a donné une volonté libre, devons-nous dire que Dieu n’aurait pas dû nous donner une chose que nous avouons nous avoir été donnée de lui ? S’il n’est pas sûr qu’il nous l’ait donnée, nous avons raison de chercher si elle nous a été bien donnée ; lorsque nous aurons trouvé qu’elle nous a été bien donnée, nous trouverons par là même que nous l’avons reçue de lui par qui tous les biens ont été donnés à l’homme. Au contraire, si nous trouvions qu’elle n’a pas été bien donnée, nous comprendrions que ce n’est pas lui qui nous l’a donnée, car c’est un crime de l’accuser. D’un autre côté, s’il est certain que c’est lui qui nous l’a donnée, nous serons forcés d’avouer, de quelque manière que nous l’ayons reçue, qu’il n’était obligé, ni à ne pas nous la donner, ni à nous la donner autrement que nous l’avons. Car le donateur est tel qu’on n’a aucun droit de critiquer ses actes. 5. E. J’admets tout cela d’une foi inébranlable ; mais comme je n’en ai pas encore la science, il faut étudier la question comme si tout était incertain. Car, puisque nous pouvons pécher par la volonté, il n’est pas certain qu’elle nous ait été donnée pour bien agir, et par cela même il devient incertain si elle a dû nous être donnée. En effet, s’il n’est pas sûr qu’elle nous ait été donnée pour bien agir, fi n’est pas sûr non plus qu’elle ait dû nous être donnée ; et ainsi, il devient incertain si c’est Dieu qui nous l’a donnée. Car, s’il est incertain qu’elle ait dû nous être donnée, il est incertain aussi qu’elle nous ait été donnée par celui qu’on ne peut croire sans crime avoir donné une chose qu’il ne devait pas donner. A. Tu es certain, au moins, de l’existence de Dieu. — E. Oui, et d’une certitude inébranlable ; mais ce n’est pas l’examen, ici encore, c’est la foi qui me donne cette certitude. — A. Eh bien ! si quelqu’un de ces insensés dont il est écrit : « L’insensé a dit dans son cœur ; « Dieu n’est pas (1), » venait te répéter ce propos, et refusant de croire avec toi ce que tu crois, te témoignait le désir de connaître si tu crois la vérité, laisserais-tu là cet homme, ou penserais-tu qu’il y a quelque moyen de lui persuader ce que tu crois fermement ; surtout s’il n’avait pas l’intention de lutter avec opiniâtreté, mais le désir sincère de savoir.

1. Jean, XVII, 3.