Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/349

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— E. Je ne puis dire que je perçois clairement ce que tu viens d’énoncer. Car au moyen de ce sens intérieur dont les bêtes sont pourvues comme tu l’accordes toi-même, qui sait si elles ne distinguent pas aussi que le sentiment des couleurs ne vient pas par l’ouïe ni celui de la voix par la vue ? — A. Mais crois-tu aussi qu’elles puissent faire la distinction entre la couleur dont elles ont le sentiment, le sens qui est dans l’œil et cet autre sens intérieur qui est dans l’âme et encore la raison qui définit et classe les uns et les autres ? — E. Je ne le crois en aucune façon. A. Et cette raison pourrait-elle distinguer ces quatre choses l’une de l’autre et les déterminer en les définissant, si toutes ne venaient pas se rapporter à elles : et la couleur par le sens des yeux, et ce sens lui-même par cet autre sens intérieur qui y préside, et celui-ci par lui-même, en supposant qu’il n’y ait pas encore quelqu’autre intermédiaire ? — F,. Je ne vois pas qu’il en puisse être autrement. — A. Quoi encore ? Vois-tu aussi que le sens des yeux perçoit la couleur, mais que ce même sens ne se perçoit pas lui-même ? Car le sens par lequel tu vois la couleur n’est pas le même par lequel tu vois que tu vois.— E. D’accord. — A. Tâche encore de distinguer ceci. Tu ne nies pas, je pense, que autre chose est la couleur, autre chose voir la couleur, et autre chose aussi, en l’absence de la couleur, d’avoir le sens au moyen duquel on la verrait si elle était présente. — E. Je distingue bien encore ces trois choses, et j’accorde qu’elles diffèrent entre elles. — A. Eh bien ! par tes yeux, tu n’en vois qu’une, n’est-ce pas, et c’est la couleur ? — E. Oui. — A. Dis-moi donc comment tu vois les deux autres ? car tu ne peux les distinguer sans les voir. — E. Je n’en sais pas davantage, je sais qu’elles existent et rien de plus. — A. Tu ne sais donc pas encore si c’est la raison ou bien cette vie que nous appelons sens intérieur, bien supérieur aux sens corporels, ou quelque autre chose ? — E. Je ne sais. — A. Tu sais au moins ceci, que la raison seule peut définir ces choses, et que la raison ne fait cette opération que sur les objets présentés à son examen. — E. Certainement. — A. Par conséquent, quelle que soit cette chose par laquelle on a le sentiment de tout ce qu’on sait, elle est au service de la raison, à qui elle présente et rapporte tout ce qu’elle saisit, afin que tous les objets perçus par les sens puissent être discernés, classés et saisis non-seulement par le sentiment, mais encore par la science. — E. Je l’admets. — A. Mais quoi ? cette raison même qui discerne et ses ministres, et les objets qu’ils lui présentent, qui reconnaît de plus la différence qu’il y a entre eux et elle et qui s’affirme plus puissante qu’eux, peut-elle se saisir autrement que par elle-même, c’est-à-dire par la raison ? En d’autres termes, saurais-tu que tu as la raison si la raison ne te le faisait voir ? — E. Tout cela est très-vrai. A. Concluons : lorsque nous percevons la couleur, cette perception ne nous fait pas percevoir par elle-même ce que nous percevons ; lorsque nous entendons le son, nous n’entendons pas notre ouïe ; lorsque nous flairons une rose, notre odorat lui-même ne nous donne aucune odeur ; lorsque nous goûtons quelque chose, notre goût n’a lui-même aucune saveur dans notre bouche ; lorsque nous touchons, nous ne pouvons toucher non plus le sens du tact ; il est donc évident que ces cinq sens ne sont eux-mêmes sentis par aucun d’entre eux, bien que tous les objets corporels soient sentis par eux. — E. C’est évident.

CHAPITRE IV. LE SENS INTÉRIEUR SENT LE SENTIMENT MÊME ; SE DISCERNE-T-IL AUSSI LUI-MÊME ?

10. A. Je crois aussi, il est évident que ce sens intérieur a non-seulement le sentiment des objets qu’il reçoit des cinq sens corporels, mais encore le sentiment de ces sens eux-mêmes. Car la bête ne se meuvrait pas soit en recherchant, soit en fuyant un objet si elle ne sentait pas qu’elle sent, et cela non pour arriver à la science qui est le partage de la raison, mais seulement au mouvement ; et certainement aucun des cinq sens ne lui donne ce sentiment. Si ce point était encore obscur, il s’éclaircira dés que tu remarqueras ce qui se passe par exemple dans un seul d’entre eux ; prenons la vue. Ouvrir l’œil, et le diriger vers l’objet qu’elle veut voir, la bête ne le pourrait en aucune façon si elle ne sentait qu’elle ne voit pas en ayant l’œil fermé ou sans le diriger ainsi. Or, si elle sent qu’elle ne voit pas lorsqu’elle ne voit pas en effet, il est nécessaire aussi qu’elle sente qu’elle voit lorsqu’en effet elle voit. Car lorsqu’elle voit, elle ne meut pas