Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/357

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donc temps que tu me dises si tu crois que cette sagesse, comme le rapport et la vérité des nombres, est commune à tous ceux qui raisonnent, et si elle se présente à eux avec ce caractère ; ou bien, comme il y a autant d’esprits humains qu’il y a d’hommes, ce qui est cause que je ne perçois rien par ton esprit, ni toi par le mien, penserais-tu qu’il y ait autant de sagesses qu’il peut y avoir de sages ? — E. Si le souverain Bien est unique, et le même pour tous, il faudra aussi que la vérité qui le montre et le donne, c’est-à-dire, la sagesse, soit une et commune à tous. — A. Douterais-tu que le souverain Bien, quel qu’il fût, soit le même pour tous les hommes ? — E. J’en doute vraiment, parce que je vois les hommes mettre leur joie dans des choses très-diverses, dont chacun fait comme son souverain bien. A. Je voudrais qu’on ne doutât pas plus de ce caractère du souverain Bien, qu’on ne doute que lui seul, quel qu’il soit, puisse rendre l’homme heureux. Mais comme c’est une grande question, et qui exigerait peut-être un long discours, supposons qu’il y a autant de souverains biens qu’il y a de choses diverses recherchées par les hommes à titre de souverains biens : la sagesse elle-même en sera-t-elle moins unique et commune à tous, quoique ces biens que les hommes voient et choisissent en elle, soient nombreux et divers ? Autrement, tu pourrais douter aussi que la lumière du soleil soit une, puisque les objets que nous voyons en elle sont nombreux aussi et divers. Parmi cette multitude d’objets, chacun choisit ceux qui lui plaisent pour en jouir par le sens des yeux. L’un considère volontiers la hauteur d’une montagne, et jouit de cette vue ; l’un aime la plaine unie, l’autre les contours de la vallée, l’autre les vertes forêts, l’autre la surface mobile de la mer ; l’autre enfin compare toutes ces beautés à la fois ou quelques-unes d’entre elles pour s’en réjouir la vue. Donc, bien que ces objets que les hommes voient dans la lumière du soleil et parmi lesquels ils choisissent pour jouir, soient nombreux et divers, la lumière elle-même n’en est pas moins unique, dans laquelle chaque regard voit et saisit celui dont il veut jouir. De même aussi, quoique chacun choisisse parmi les nombreux objets divers celui qui lui plaît, et que, en le voyant et le saisissant pour en jouir, il en fasse positivement et réellement son souverain bien ; il peut néanmoins se faire que la lumière même de la sagesse, dans laquelle ces objets peuvent être vus et saisis, soit unique et commune à tous les sages. E. J’avoue que cela peut se faire, et rien n’empêche que la sagesse soit une et commune à tous, lors même que les souverains biens seraient nombreux et divers ; mais je voudrais savoir s’il en est ainsi en réalité. Car, accorder que cela peut être, ce n’est pas accorder que cela est. — A. En attendant, la sagesse existe : voilà ce que nous savons. Est-elle unique et commune à tous, ou chacun a-t-il sa sagesse à lui, comme il a son âme et son esprit à lui ? voilà ce que nous ne savons pas encore.

CHAPITRE X. LA LUMIÈRE DE LA SAGESSE EST UNE ET COMMUNE A TOUS LES SAGES.

28. Mais quoi ? Ces maximes : il existe une sagesse, des sages ; tous les hommes veulent être heureux, où les voyons-nous ? Car tu les vois, et tu en vois la vérité ; je ne me permettrai certainement pas d’en douter. Mais vois-tu ces vérités comme tu vois ta pensée, ta pensée que j’ignore absolument tant que tu ne me l’as pas énoncée ? ou bien les vois-tu, ces vérités, de telle sorte que tu comprends que je puisse les voir aussi, lors même que tu ne me les dirais pas ? — E. Assurément ; et il y a plus ; je sens que tu peux les voir même quand je ne le voudrais pas, sans aucun doute. — A. Eh bien ! une vérité unique, que nous voyons tous deux chacun avec notre propre esprit, n’est-elle pas commune à nous deux ? — E. Cela est de toute évidence. A. Avançons. Il faut s’appliquer à la sagesse, tu ne le nieras pas non plus, je pense, et tu m’accorderas que c’est là aussi une vérité. — E. Assurément. — A. Et de plus, cette vérité est une, et en même temps commune et visible à tous ceux qui la savent ; on la perçoit non avec mon esprit, ni avec le tien, ni avec celui d’un tiers, mais chacun avec le sien, puisque ce qui est ici l’objet de la perception est à la disposition de tous ceux qui le perçoivent. Pourras-tu nier cela ? — E. En aucune façon. A. Continuons. Il faut voir les choses selon la justice, préférer les meilleures aux moindres,