Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/361

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


CHAPITRE XIII. EXHORTATION A EMBRASSER LA VÉRITÉ, QUI SEULE DONNE LE BONHEUR.

35. Je t’avais promis, si tu t’en souviens, de te montrer quelque chose plus sublime que notre esprit et notre raison. Or, voici devant toi la vérité elle-même : embrasse-la, si tu le peux, et jouis d’elle ; mets tes délices dans le Seigneur, et il t’accordera les demandes de ton cœur (1). Que demandes-tu, sinon d’être heureux 1 Et quel plus grand bonheur que de jouir de l’inébranlable, inaltérable et très-excellente vérité ? Voilà que des hommes s’écrient qu’ils sont heureux, lorsqu’ils serrent dans leurs bras de beaux corps, désirés avec une grande ardeur, soit ceux de leurs épouses, soit même, ceux des filles perdues. Et nous, douterons-nous de notre bonheur dans les embrassements de la vérité ? Des hommes s’écrient qu’ils sont heureux, lorsque, le gosier desséché par la chaleur, ils rencontrent une source aux eaux saines et abondantes, ou quand, pressés par la faim, ils trouvent le repas de midi ou du soir préparé et copieusement servi. Et nous ne dirions pas que nous sommes heureux lorsque nous nous abreuvons et que nous nous repaissons de la vérité ? On en entend fréquemment se proclamer heureux d’être couchés sur les roses et les autres fleurs, ou encore de jouir des parfums les plus odorants. Et quoi de plus parfumé et de plus doux que le souffle de la vérité ? Hésiterons-nous à nous dire heureux, lorsque nous le respirons ? Un grand nombre mettent le bonheur de la vie à entendre la musique des voix humaines, des instruments à cordes et à vent ; lorsqu’elle leur manque, ils se trouvent misérables ; lorsqu’ils l’entendent, ils sont tout joyeux. Et nous, quand nous sentons le silence harmonieux et éloquent de la vérité, s’il m’est permis de parler ainsi, pénétrer sans bruit dans nos âmes, nous chercherions un autre bonheur dans la vie, au lieu de jouir de celui-ci, à la fois si certain et tout en notre pouvoir ! L’éclat de l’or et de l’argent, l’éclat des pierres précieuses et de tout ce que colore la lumière, l’éclat de cette lumière elle-même qui appartient à nos yeux, soit qu’elle jaillisse des feux de la terre, des étoiles, de la lune ou du soleil, réjouit les hommes par sa

1. Ps. XXXVI, 4.

joyeuse clarté ; lorsque aucun chagrin, aucun besoin ne les dérobe à cette joie, ils s’en estiment heureux et voudraient toujours vivre. Et nous, nous craindrions de placer le bonheur de notre vie dans la lumière de la vérité ? 36. Il y a plus : n’est-ce pas dans la vérité que nous connaissons et que nous saisissons le souverain bien, et cette vérité n’est-elle pas la sagesse ? Fixons donc sur elle nos regards pour y saisir le souverain bien et en fouir. Heureux, certes, est celui qui jouit du souverain bien. Or, c’est la vérité qui montre tous les biens qui sont vrais ; et les hommes suivant le degré de leur intelligence, en choisissent un ou plusieurs pour en jouir. Cependant, parmi ceux qui choisissent à la lumière du soleil quelque objet pour le contempler plus volontiers et se réjouir de sa vue, s’il s’en trouve quelques-uns dont les yeux soient plus puissants, plus sains et plus vigoureux, ils ne regardent aucun objet plus volontiers que le soleil lui-même ; le soleil, dont la lumière éclaire les autres objets dans lesquels les yeux plus infirmes trouvent leur joie. De même, lorsqu’un œil intelligent, fort et puissant, a considéré la multitude des choses inaltérablement vraies dans la certitude de sa raison, il se tourne ensuite vers la vérité elle-même, à la lumière de laquelle il les a toutes vues, il s’attache à elle, et, les oubliant toutes en quelque sorte, il jouit en elle de toutes à la fois. Car ce qui nous channe dans les choses vraies, ne nous charme que par la vérité elle-même. 37. Telle est notre liberté, lorsque nous nous soumettons à cette vérité ; et c’est notre Dieu lui-même qui nous délivre de la mort, c’est-à-dire de l’état de péché. Car c’est la vérité elle-même, homme conversant avec les hommes, qui a dit à ceux qui croient en elle : « Si vous gardez ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres (1). » En effet, l’âme ne jouit de rien avec liberté, si elle n’en jouit avec sécurité.



CHAPITRE XIV. ON POSSÈDE LA VÉRITÉ AVEC SÉCURITÉ.

Personne n’est en sécurité au milieu de ces biens qu’on peut perdre malgré soi. Mais personne ne perd malgré lui la vérité et la sagesse.

1. Jean, VIII, 81, 32.