Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/362

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Aucun espace ne peut séparer d’elle, et s’il existe une séparation de la sagesse et de la vérité, on ne doit l’entendre que de la volonté pervertie, qui s’en va aimant au lieu d’elle les choses inférieures. D’un autre côté, personne ne veut quoi que ce soit en ne le voulant pas. Nous avons donc en elle une chose dont nous jouissons tous également et en commun ; en elle, on n’est point à l’étroit ; en elle, point de défaillance. Elle reçoit tous ses amans sans les rendre aucunement jaloux les uns des autres ; elle se livre également à tous, et elle demeure chaste en se donnant à chacun. Aucun ne dit à l’autre : ôte-toi, pour que je puisse m’approcher à mon tour ; écarte tes bras, pour que je puisse, moi aussi, l’embrasser. Tous s’attachent à elle, tous la tiennent en même temps. Le mets qu’elle offre ne se divise point en parts, et ce que tu prends de son breuvage, je puis moi-même le boire. En la recevant, tu ne transformes rien d’elle en quelque chose qui te soit propre ; et ce que tu en goûtes, demeure entier pour moi. Tu l’aspires, et je n’ai pas besoin d’attendre que tu respires pour l’aspirer à mon tour. Il n’arrive jamais que rien d’elle devienne la propriété exclusive d’un seul ou de plusieurs ; elle est tout entière à la fois et commune à tous. 38. Cette vérité a donc moins d’analogie avec les objets du sens du toucher, du goût et de l’odorat, qu’avec les objets qui tombent sous les sens de la vue et de l’ouïe. En effet, une parole est entendue à la fois tout entière par tous les auditeurs, et tout entière par chacun d’eux. Une image placée devant nos yeux est vue telle qu’elle est par chacun de nous en même temps. Toutefois, ces analogies sont loin d’être parfaites. Car un son ne retentit pas tout entier à la fois ; une partie en résonne d’abord, une autre ensuite, parce qu’il se mesure et se prolonge dans le temps ; de même une image visible s’étend en quelque sorte dans le lieu, et elle n’est pas tout entière partout. D’ailleurs il est certain que toutes ces choses peuvent nous être enlevées malgré nous, et nous sommes à l’étroit ou bien empêchés pour en jouir. S’il pouvait y avoir un concert harmonieux qui durât toujours, et que les amateurs s’empressassent à l’envi pour venir l’entendre, plus ils seraient nombreux, plus ils seraient à l’étroit ; ils se disputeraient les places pour approcher plus près des chanteurs ; de plus ils ne pourraient rien garder de ce qu’ils entendraient, et leur oreille ne serait frappée que de sons fugitifs. Ce soleil lui-même, si je voulais fixer sur lui mes yeux, et que je pusse le faire avec persévérance, son coucher me l’enlèverait, un nuage me le voilerait, bien d’autres obstacles me feraient perdre malgré moi le plaisir de le voir. Enfin y eût-il une douce lumière que je pusse toujours voir et un chant harmonieux que je pusse toujours entendre, quelle gloire en retirerais-je, puisque ces choses me sont communes avec les bêtes. Mais il n’en est pas de même de cette beauté de la Vérité et de la Sagesse. Il suffit d’une volonté persévérante d’en jouir ; alors en vain se pressera la foule des auditeurs, elle n’éconduira pas les survenants ; cette vérité ne se développe pas dans le temps, elle ne se déplace pas dans le lieu ; ni la nuit n’interrompt, ni l’ombre n’intercepte son rayonnement ; elle est indépendante des sens corporels. Que ceux qui l’aiment se tournent vers elle de tous les points du monde, elle est auprès de tous, et elle y est toujours. Elle n’est dans aucun lieu, et elle n’est nulle part absente ; elle avertit du dehors, et elle instruit au dedans. Elle change tous ceux qui la voient en les améliorant, et aucun d’eux ne peut la changer ni la détériorer ; personne ne la juge elle-même, personne ne peut bien juger sans elle. Et ainsi il est évident qu’il faut sans hésitation, la déclarer supérieure à nos esprits, qui, chacun, ne deviennent sages que par elle seule, qui ne sont point ses juges, et jugent toutes choses par elle.



CHAPITRE XV. LES RAISONNEMENTS PRÉCÉDENTS PROUVENT L’EXISTENCE DE DIEU.

39. Tu m’avais concédé que tu reconnaîtrais l’existence de Dieu, si je te montrais une chose supérieure à nos esprits, pourvu qu’il n’y en eût pas d’autre qui fut supérieure à celle-là. J’avais accepté cette concession en disant qu’il suffisait que je fisse la démonstration promise. Car, disais-je, s’il est encore une chose supérieure à celle-là, elle sera Dieu ; et s’il n’y en a pas, la Vérité même est Dieu. Qu’il y ait donc ou non rien de supérieur à la vérité, tu ne pourras nier que Dieu soit. Telle était la question que nous avions résolu de discuter et