Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/378

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CHAPITRE VII. LES MALHEUREUX MÊMES CHÉRISSENT L’EXISTENCE, PARCE QU’ILS VIENNENT DE CELUI QUI EXISTE SOUVERAINEMENT.

20. Si l’on objecte encore : Ce qui fait que je préfère être malheureux plutôt que de n’être pas du tout, c’est que j’existe ; ah 1 si j’avais pu être consulté avant d’exister, j’aurais choisi le néant plutôt qu’une existence malheureuse. Il est vrai, tout misérable que je suis maintenant, je crains de n’être plus ; mais c’est le fait de ma misère elle-même, c’est elle qui me pousse à vouloir ce que je devrais ne vouloir pas, car je devrais plutôt vouloir n’être pas que d’être malheureux. Aujourd’hui sans doute je préfère la misère au néant, mais ce désir est d’autant moins raisonnable qu’il est plus déplorable, et je dois le déplorer d’autant plus que je vois avec plus d’évidence combien je devrais en être exempt. Je répondrai : Prends garde plutôt d’être dans l’erreur là où tu crois voir la vérité. Si en effet tu étais heureux, tu préférerais l’existence à la non-existence, et maintenant que tu es misérable malgré toi, tu préfères encore exister même malheureux plutôt que de n’exister pas du tout. Considère donc, avec toute l’application dont tu es capable, quel bien est l’existence elle-même, puisque heureux et malheureux la recherchent en même temps ! Si tu regardes bien tu découvriras que ton malheur est proportionné à ton éloignement de l’être souverain ; que si la non-existence te semble préférable à l’existence malheureuse, c’est que tu ne contemples point ce même souverain Etre ; et qu’enfin s’il te reste un désir d’exister, c’est qu’encore tu dois l’être à ce même Etre souverain. 21. Veux-tu donc échapper à la misère ? Aime en toi ce désir même de l’être. Car en voulant être de plus en plus tu te rapprocheras de Celui qui est absolument. Rends-lui grâces aussi de ce que maintenant tu existes. Si en effet tu es au-dessous de ceux qui sont heureux, tu es au-dessus de ceux qui n’ont pas même le désir du bonheur et dont un si grand nombre est célébré par les malheureux eux-mêmes. Tous les êtres néanmoins méritent des éloges en tant qu’ils sont, parce qu’ayant l’existence, par là même ils sont bons. Car plus tu aimeras l’être, plus aussi tu désireras la vie éternelle et tu aspireras au bonheur de n’avoir plus ces affections temporelles qu’imprime si profondément dans l’âme l’attachement aux choses de la vie présente. Ces choses temporelles en effet ont ce triste caractère de n’être pas avant d’avoir été créées, de s’évanouir quand elles sont et de n’être plus après s’être évanouies. Ainsi elles n’ont pas l’existence avant de l’avoir reçue, et après avoir passé elles ne l’ont plus. Comment donc les arrêter afin de les rendre permanentes, puisque pour elles commencer à exister c’est courir vers la non-existence ? Mais l’homme qui aime à être véritablement se contente de les approuver en tant qu’elles sont et réserve son amour pour ce qui subsiste à jamais. Il était inconstant en aimant les choses temporelles, il s’affermira par l’attachement à l’être éternel ; son âme se dissipait en aimant ce qui passe, en aimant ce qui demeure elle se recueillera, se fortifiera et parviendra à cet être qu’elle souhaitait quand elle craignait de le perdre et qu’entraînée par l’amour des ombres fugitives elle ne pouvait le retenir. Ainsi donc ne t’afflige pas, réjouis-toi plutôt avec transport de ce que tu préfères exister, même malheureux, plutôt que de n’être pas malheureux en n’existant plus. Ah ! si tu développais de plus en plus ce commencement d’amour de l’être, comme tu t’élèverais vers l’être souverain ! comme tu éviterais de te souiller au contact immodéré de ces êtres infimes qui courent à la non-existence et accablent de leurs ruines la vigueur de qui s’attache à eux ! C’est en effet pour ce motif qu’en préférant le néant pour échapper à la souffrance on continuera à exister pour souffrir. Mais si l’amour de l’être surpasse l’horreur de la souffrance, qu’on ajoute encore à cet amour et qu’on bannisse cette haine ; car il n’y aura plus de souffrance dès que chacun sera parfait dans son genre.



CHAPITRE VIII. NUL NE CHOISIT LE NÉANT, PAS MÊME CEUX QUI SE DONNENT LA MORT.

22. Considère en effet combien il est absurde et incompréhensible de dire : j’aimerais mieux n’être pas que d’être malheureux. Dire : j’aimerais