Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 7.djvu/373

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée

l’âme en ces luttes sans noblesse, ne régner qu’au moment où l’on reçoit de mortelles blessures ! Mieux vaut la mort. Si je n’avais pas d’enfants, je me laisserais aller au courant de cette vie ; mais, sans mon courage inconnu, que deviendraient-ils ? je dois vivre pour eux, quelque douloureuse que soit la vie. Vous me parlez d’amour ?... eh ! mon ami, songez donc en quel enfer je tomberais si je donnais à cet être sans pitié, comme le sont tous les gens faibles, le droit de me mépriser ? Je ne supporterais pas un soupçon ! La pureté de ma conduite fait ma force. La vertu, cher enfant, a des eaux saintes où l’on se retrempe et d’où l’on sort renouvelé à l’amour de Dieu !

— Ecoutez, chère Henriette, je n’ai plus qu’une semaine à demeurer ici. Je veux que...

— Ah ! vous nous quittez... dit-elle en m’interrompant.

— Mais ne dois-je pas savoir ce que mon père décidera de moi ? Voici bientôt trois mois...

— Je n’ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l’abandon de la femme émue. Elle se recueillit et me dit : — Marchons, allons à Frapesle.

Elle appela le comte, ses enfants, demanda son châle ; puis, quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne, et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite que la comtesse ne devait pas. Elle s’efforça de parler à madame de Chessel, qui heureusement fut très prolixe dans ses réponses. Le comte et monsieur de Chessel s’entretinrent de leurs affaires. J’avais peur que monsieur de Mortsauf ne vantât sa voiture et son attelage, mais il fut d’un goût parfait ; son voisin le questionna sur les travaux qu’il entreprenait à la Cassine et à la Rhétorière. En entendant la demande, je regardai le comte en croyant qu’il s’abstiendrait d’un sujet de conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui ; mais il prouva combien il était urgent d’améliorer l’état de l’agriculture dans le canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains et salubres ; enfin, il s’attribua glorieusement les idées de sa femme. Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s’était si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.