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ÉSOPE

Et la belle moisson de pourpre du printemps.


Ésope

Et vous faites ainsi, je pense ?


Cydias

Et vous faites ainsi, je pense ? Tout le temps.


Orétès

Que chaque jour apporte une heureuse trouvaille.
C’est au mieux !


Ésope

C’est au mieux ! Et que dit le peuple, qui travaille
Lorsque vous lui prenez tout et son dernier bien !


Orétès

Que dirait-il ?


Cydias

Que dirait-il ? Rien.


Orétès

Que dirait-il ? Rien. Car le peuple, ce n’est rien.
Il est né pour souffrir et labourer. Qu’il souffre,
Dès que s’éveille l’aube, en son voile de soufre !
Qu’importe son destin, pourvu que nous ayons
Tous les amours, tous les bonheurs, tous les rayons !


Cydias

Ce peuple qui soupire avec sa voix éteinte,
Et dont nous entendons si vaguement la plainte
Affaiblie, à travers les chants mélodieux,
C’est la bête qu’on fouaille et nous sommes les Dieux.


Ésope

Mais quand fondra sur vous la sanglante folie
De la guerre, comment la Lydie avilie
Saura-t-elle braver les Mèdes chevelus ?
Et comment saurez-vous mourir ?


Cydias

Et comment saurez-vous mourir ? On ne meurt plus.


Ésope

J’entends. Être un héros, ce n’est plus à la mode.
Et tous, vous aimez mieux vivre. C’est plus commode.