Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/164

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peu près tout ce que je possédais, en quelques heures. Le lendemain j’étais réduit à vivre d’emprunts.

« Mais que m’importait ! la vraie détresse pour moi, le vrai malheur, c’était d’aimer comme je le faisais et de ne pouvoir rien — absolument rien ! — sur l’être qui prenait ma vie, sans même en vouloir, comme en respirant il prenait l’air qui lui tombait dans son indifférente poitrine ! Après cette funeste nuit à l’hôtel de Mareuil, j’étais rentré chez moi dans un état inexprimable d’âme et de corps. Je m’y renfermai pendant deux jours à m’indigner de ce que j’éprouvais, mais il est des ivresses qu’on ne cuve pas… et je me roulai un peu davantage dans le filet qui m’avait lié. Quand j’eus bien sondé ma blessure, quand je fus bien certain que mon mal était incurable, je me créai des plans et des résolutions. Je résolus d’agir dans le sens de cette passion que je reconnaissais pour indomptable. Je me dis que je forcerais bien d’aimer cette femme, qui m’avait d’abord montré une haine si bizarre. J’étudierais les replis de ce caractère. Je verrais par quels côtés on pouvait pénétrer dans ce cœur. Je me le disais… et cependant j’étais travaillé d’une âpre inquiétude, car il semblait y avoir dans cette Espagnole, en cette altière sourde-muette de cœur et d’esprit, des