Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/46

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Pour elle, comme pour toutes les femmes de sa génération, — corps de fer forgés au feu du plaisir et qui ne connaissaient ni gastrites, ni inflammations d’entrailles, maux consacrés d’une époque à prétentions intellectuelles, — les lits n’étaient pas faits pour les vieillards. En ne gagnant le sien qu’à la dernière extrémité, elle honorait avec une touchante superstition les souvenirs de sa jeunesse.

Après le départ de son amie, elle resta longtemps dans le boudoir solitaire, assise au coin du feu assoupi, tournant dans ses doigts effilés sa tabatière d’écaille ; mouvement inquiet et trahissant en elle les plus grandes préoccupations. Ce que venait de lui confier Mme d’Artelles s’étendait sur sa pensée et l’assombrissait. Elle avait pour Hermangarde une vraie passion de grand’mère, et voilà que s’il fallait ajouter foi aux paroles de son amie, le bonheur de sa chère enfant était menacé. Elle estimait beaucoup Mme d’Artelles, presque aussi âgée qu’elle, plus froide, plus raisonnable dans le sens du monde, non dans le sens de la vérité. De ces deux femmes, en effet, la marquise était, au fond, la plus distinguée, mais le meilleur de sa supériorité empêchait qu’on ne la reconnût. Pour beaucoup de gens, pour la comtesse elle-même, la marquise était victime de sa grâce riante. Parce qu’on lui voyait