Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/56

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regards suspendus aux yeux bleu de roi d’Hermangarde — comme Charlemagne, la vue attachée sur son lac de Constance, amoureux de l’abîme caché.

Comment si jeune avait-elle aimé Marigny ? Prématurée en tout, fleur et fruit en même temps, elle était allée de bonne heure dans le monde, conduite par la marquise de Flers. Les jeunes gens qu’elle y vit passèrent sous ses yeux et ne les fixèrent pas. Au milieu de ces hommes sans beauté vraie et sans élégance qui forment le fond commun des salons, la personnalité fortement accusée de M. de Marigny devait nécessairement la frapper et la captiver. Et, d’ailleurs, elle l’aimait même avant de l’avoir vu, tant il y a des affections qui ont tous les caractères de la destinée ! Par un hasard de circonstances assez peu remarquable en soi, elle ne le rencontra que tard chez les personnes où elle allait. Mais elle avait vécu, pour ainsi dire, dans l’air contagieux d’une réputation qui fera toujours sur les jeunes filles l’effet enivrant du mancenillier. M. de Marigny, contre qui l’effrayée Mme d’Artelles avait lancé des choses si vives, était le scandale vivant du faubourg Saint-Germain. Comment ne l’eût-il pas été ? Il possédait la puissance de l’esprit contre laquelle on se révolte derrière le dos de ceux qui l’ont. Il n’avait pas de position ; on