Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/140

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— I’s’foutaient d’moi, mais ne l’montraient pas trop : de temps en temps seulement, quand i’s pouvaient pus s’ r’tenir. I’s me r’gardaient du coin de l’œil et faisaient surtout attention de n’pas m’toucher en passant, parce que j’étais encore sale de la guerre.

» Ça m’dégoûtait un peu d’être au milieu de c’t’amoncellement de g’noux creux, mais je m’disais : « Allons, t’es d’passage, Firmin. » Y a qu’une fois j’ai failli m’fout’ en rogne, c’est quand un a dit : « Plus tard, quand on r’viendra, si on r’vient. » — Ça non ! Il n’avait pas le droit de dire ça. Des phrases comme ça, pour les avoir au bec, i’ faut les mériter : c’est comme une décoration. J’veux bien qu’on filoche, mais pas qu’on joue à l’homme exposé quand on a foutu l’camp, avant d’partir. Et tu les entendais aussi raconter des batailles, car i’s sont au courant mieux qu’toi des grands machins et d’la façon dont s’goupille la guerre, et après, quand tu r’viendras, si tu r’viens, c’est toi qu’auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta p’tite vérité.

» Ah ! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la fumée des lumières, la ribouldingue de ces gens qui jouissaient de la vie, qui profitaient de la paix ! On aurait dit un ballet d’théâtre, une fantasmagorie. Y en avait, y en avait… Y en a encore des cent mille », conclut enfin Volpatte, ébloui.

Mais les hommes qui payaient de leur force et de leur vie la sécurité des autres s’amusaient de la colère qui l’étouffait, l’acculait dans son coin et le submergeait sous des spectres embusqués.

— Heureusement qu’i’ nous parle pas des ouvriers d’usine qu’ont fait leur apprentissage à la guerre et d’tous ceux qui sont restés chez eux sous des prétextes de défense nationale mis sur pattes en cinq sec ! murmura Tirette. I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson.

— Tu dis qu’y en a des cent mille, peau d’mouche, railla Barque. Eh bien, en 1914, t’entends bien ? Mille-