Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/17

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que le matin n’éclaircissait pas et qui, accroupie, empoignant à pleines mains la carapace de ses vêtements, se trémoussait ; c’était le père Blaire.

Ses petits yeux clignotaient dans une face où végétait largement la poussière. Au-dessus du trou de sa bouche édentée, sa moustache formait un gros paquet jaunâtre. Ses mains étaient sombres, terriblement : le dessus si encrassé qu’il paraissait velu, la paume plaquée d’une dure grisaille. Son individu, recroquevillé et velouté de terre, exhalait un relent de vieille casserole.

Affairé à se gratter, il causait néanmoins avec le grand Barque qui, un peu écarté, se penchait sur lui.

— J’suis pas sale comme ça dans l’civil, disait-il.

— Ben, mon pauv’ vieux, ça doit salement t’changer ! dit Barque.

— Heureusement, renchérit Tirette, parce qu’alors, en fait de gosses, tu f’rais des petits nègres à ta femme !

Blaire se fâcha. Ses sourcils se froncèrent sous son front où s’accumulait la noirceur.

— Qu’est-c’ que tu m’embêtes, toi ? Et pis après ? C’est la guerre. Et toi, face d’haricot, tu crois p’t’être que ça n’te change pas la trompette et les manières, la guerre ? Ben, r’garde-toi, bec de singe, peau d’fesse ! Faut-il qu’un homme soye bête pour sortir des choses comme v’là toi !

Il passa la main sur la couche ténébreuse qui garnissait sa figure et qui, après les pluies de ces jours-ci, se révélait réellement indélébile, et il ajouta :

— Et pis, si j’suis comme je suis, c’est que j’le veux bien. D’abord, j’ai pas d’dents. Le major m’a dit d’puis longtemps : « T’as pus une seule piloche. C’est pas assez. Au prochain repos, qu’il m’a dit, va donc faire un tour à la voiture estomalogique. »

— La voiture tomatologique, corrigea Barque.

— Stomatologique, rectifia Bertrand.

— C’est parce que je l’veux bien que j’y suis pas t’été, continua Blaire, pisque c’est à l’œil.