Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/173

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combien de fois, là, à la bonne femme qui rigolait sur le pas de sa porte, j’ai dit au revoir en m’essuyant la bouche et en regardant du côté de Souchez où je rentrais ! Et après quelques pas, on se retournait pour lui crier une blague ! Oh ! tu peux pas te figurer…

» Mais ça, alors, ça !… »

Il fait un geste circulaire pour me montrer toute cette absence qui l’entoure…

— Faut pas rester ici trop longtemps, mon vieux. Le brouillard se lève, tu sais.

Il se met debout avec un effort.

— Allons…

Le plus grave est à faire. Sa maison…

Il hésite, s’oriente, va…

— C’est là… Non, j’ai dépassé. C’est pas là. J’sais pas où c’est — où c’que c’était. Ah ! malheur, misère !

Il se tord les mains, en proie au désespoir, se tient difficilement debout au milieu des plâtras et des madriers. À un moment, perdu dans cette plaine encombrée, sans repères, il regarde en l’air pour chercher, comme un enfant inconscient, comme un fou. Il cherche l’intimité de ces chambres éparpillée dans l’espace infini, la forme et le demi-jour intérieurs jetés au vent !

Après plusieurs va-et-vient, il s’arrête à un endroit, se recule un peu.

— C’était là. Y a pas d’erreur. Vois-tu : c’est c’te pierre-là qui m’fait reconnaître. Il y avait un soupirail. On voit la trace d’une barre de fer du soupirail avant qu’i’ se soit envolé.

Il renifle, pense, hochant lentement la tête sans pouvoir s’arrêter.

— C’est quand y a plus rien qu’on comprend bien qu’on était heureux. Ah ! était-on heureux !

Il vient à moi, rit nerveusement.

— C’est pas ordinaire, ça, hein ? J’suis sûr que tu n’as jamais vu ça ; ne pas retrouver sa maison où on a toujours vécu d’puis toujours…