Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/180

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— Dis donc, vieux, je m’demande si j’ai raison.

Mais après m’avoir regardé, il regardait les choses comme s’il voulait les consulter plus que moi.

Une transformation se faisait dans le ciel et sur la terre. Le brouillard n’était presque plus qu’un rêve. Les distances se dévoilaient. La plaine étroite, morne, grise, s’agrandissait, chassait ses ombres et se colorait. La clarté la couvrait peu à peu, de l’est à l’ouest, comme deux ailes.

Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu Souchez entre les arbres. À la faveur de la distance et de la lumière, la petite localité se reconstituait aux yeux, neuve de soleil !

— Est-ce que j’ai raison ? répéta Poterloo, plus vacillant, plus incertain.

Avant que j’aie pu parler, il se répondit à lui-même, d’abord presque à voix basse, dans la lumière :

— Elle est toute jeune, tu sais ; ça a vingt-six ans. Elle ne peut pas r’tenir sa jeunesse ; ça lui sort de partout et, quand elle se repose à la lampe et au chaud, elle est bien obligée de sourire ; et, même si elle riait aux éclats, ce serait tout bonnement sa jeunesse qui lui chant’rait dans la gorge. C’est point à cause des autres, à vrai dire, c’est à cause d’elle. C’est la vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà tout. C’est pas d’sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu’elle meure ? Alors, qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse ? Qu’elle pleure, rapport à moi et aux Boches, tout le long du jour ? Qu’elle rouspète ? On peut pas pleurer tout le temps ni rouspéter pendant dix-huit mois. C’est pas vrai. Il y a trop longtemps, que j’te dis. Tout est là.

Il se tait pour regarder le panorama de Notre-Dame-de-Lorette, maintenant tout illuminé.

— C’est kif-kif la gosse qui, quand elle se trouve à côté d’un bonhomme qui ne parle pas de l’envoyer baller, finit par chercher à lui monter sur les genoux. Elle aimerait p’t’êt’ mieux que ce soit son oncle ou un ami de son père – p’t’êt’ – mais elle essaie tout de même auprès