Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/236

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Pendant que la batterie de 75 qui est à cent mètres derrière nous continue ses glapissements – coups nets d’un marteau démesuré sur une enclume, suivis d’un cri, vertigineux de force et de furie – un gargouillement prodigieux domine le concert. Ça vient aussi de chez nous.

— Il est pépère, celui-là !

L’obus fend l’air à mille mètres peut-être au-dessus de nos têtes. Son bruit couvre tout comme d’un dôme sonore. Son souffle est lent ; on sent un projectile plus bedonnant, plus énorme que les autres. On l’entend passer, descendre en avant avec une vibration pesante et grandissante de métro entrant en gare ; ensuite son lourd sifflement s’éloigne. On observe, en face, la colline. Au bout de quelques secondes, elle se couvre d’un nuage couleur saumon que le vent développe sur toute une moitié de l’horizon.

— C’est un 220 de la batterie du point gamma.

— On les voit, ces h’obus, affirme Volpatte, quand c’est qu’ils sortent du canon. Et si t’es bien dans la direction du tir, tu les vois d’l’œil, même loin de la pièce.

Un autre succède.

— Là ! Tiens ! Tiens ! T’l’as vu, c’ti-là ? T’as pas r’gardé assez vite, la commande est loupée. Faut s’manier la fraise. Tiens, un autre ! Tu l’as vu ?

— J’l’ai pas vu.

— Paquet ! Faut-i’ qu’t’en tiennes une couche ! Ton père, il était peintre ! Tiens, vite, ç’ui-là, là ! Tu l’vois bien, guignol, raclure ?

— J’l’ai vu. C’est tout ça ?

Quelques-uns ont aperçu une petite masse noire, fine et pointue comme un merle aux ailes repliées qui, du zénith, pique le bec en avant, en décrivant une courbe.

— Ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde qu’y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés par les éclats sont assommés par le vent