Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/265

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Nous remontons ensemble en silence.

Nous rentrons dans la guitoune où les autres sont réunis. C’est un ancien poste de commandement, et elle est spacieuse.

Au moment de s’y enfoncer, Paradis prête l’oreille.

— Nos batteries donnent bougrement depuis une heure, tu trouves pas, hein ?

Je comprends ce qu’il veut dire, j’ai un geste vague :

— On verra, mon vieux, on verra bien !

Dans la guitoune, en face de trois auditeurs, Tirette dévide des histoires de caserne. Dans un coin, Marthereau ronfle ; il est près de l’entrée, et il faut enjamber, pour descendre, ses courtes jambes qui semblent rentrées dans son torse. Un groupe de joueurs à genoux autour d’une couverture pliée joue à la manille.

— À moi d’faire !

— 40, 42 ! – 48 ! – 49 ! – C’est bon !

— En a-t-il de la veine, c’gibier-là. C’est pas possible, t’es cocu trois fois ! J’veux pus y faire avec toi. Tu m’pèles, c’soir, et l’aut’ jour aussi, tu m’as biglé, espèce de tarte aux frites !

— Pourquoi tu t’es pas défaussé, bec de moule ?

— J’n’avais que l’roi, j’avais l’roi sec.

— L’avait l’manillon de pique.

— C’est bien rare, peau d’crachat, qu’i’ l’avait.

— Tout de même, murmure, dans un coin, un être qui mangeait… C’camembert, i’ coûte vingt-cinq sous, mais aussi tu parles d’une saleté : dessus c’est une couche de mastic qui pue, et dedans c’est du plâtre qui s’casse.

Cependant, Tirette raconte les avanies que lui a fait subir, pendant ses vingt et un jours, l’humeur agressive d’un certain commandant-major :

— C’gros cochon, c’était, mon vieux, tout c’qu’y a d’plus carne sur la terre. Tous qu’nous étions n’en m’nait pas large quand i’ croisait c’tas qu’i’ l’voyait au burlingue du doublard, étalé sur une chaise qu’on n’voyait pas d’ssous, avec son bide énorme et son immense képi,