Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/342

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Il veut s’arrêter cette fois, mais il a beau se cabrer et se cramponner en ahannant, il est obligé de suivre le mouvement, précipitamment, et il est emporté avec les vociférations rentrées qui le dévorent, tandis que la cigarette, cause de sa fureur, disparaît en silence.

Le tapement saccadé de la machine s’accentue, et une chaleur s’épaissit autour de nous. À mesure qu’on avance, l’air tassé du boyau en vibre de plus en plus. Bientôt, la trépidation du moteur nous martèle les oreilles et nous secoue tout entiers. La chaleur augmente : c’est comme un souffle de bête qui nous vient à la face. Nous descendons vers l’agitation de quelque infernale officine, par la voie de cette fosse ensevelie, dont une rambleur rouge sombre, où s’ébauchent nos massives ombres, courbées, commence à empourprer les parois.

Dans un crescendo diabolique de vacarme, de vent chaud et de lueurs, on roule vers la fournaise. On est assourdis. On dirait maintenant que c’est le moteur qui se jette à travers la galerie, à notre rencontre, comme une motocyclette effrénée, et qui approche vertigineusement avec son phare et son écrasement.

On passe, à demi aveuglés, brûlés, devant le foyer rouge et le moteur noir, dont le volant ronfle comme l’ouragan. On a à peine le temps de voir là des remuements d’hommes. On ferme les yeux, on est suffoqués au contact de cette haleine incandescente et tapageuse.

Ensuite, le bruit et la chaleur s’acharnent en arrière de nous et s’affaiblissent… Et mon voisin ronchonne dans sa barbe :

— Et c’t’idiot-là qui disait qu’ma lampe, ça s’voyait !

Voici l’air libre ! Le ciel est bleu très foncé, de la couleur à peine délayée de la terre. La pluie donne de plus belle. On marche péniblement dans ces masses limo-