Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/86

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elle l’avait cru ; si elle avait su qu’on lui ferait des difficultés, elle n’aurait pas loué cette chambre. Barque répondit, plaisanta et, bon enfant, parvint à calmer ce monstre.

Les autres, un à un, arrivèrent. Ils clignaient de l’œil, se frottaient les mains, pleins de rêves succulents, comme les invités d’un repas de noces.

En s’arrachant de l’éblouissement du dehors, et en pénétrant dans ce cube de noir, ils ont les yeux crevés et restent là quelques minutes, perdus, comme des hiboux.

— C’est pas très clarteux, dit Mesnil Joseph.

— Ben, mon vieux, qu’est-ce qu’il te faut !

Les autres s’exclament en chœur :

— On est bougrement bien, ici.

Et on voit les têtes remuer et faire oui, dans ce crépuscule de cave.

Un incident : Farfadet s’étant frotté par inadvertance au mur mou et sale, le mur a déteint sur son épaule en une large tache si noire qu’elle se voit, même ici. Farfadet, soigneux de sa personne, grognonne et, pour éviter une seconde fois le contact du mur, il heurte la table et fait tomber sa cuiller par terre. Il se baisse et tâtonne sur le sol raboteux où durant des années la poussière et les toiles d’araignée sont retombées en silence. Quand il retrouve l’ustensile, celui-ci est tout charbonneux et des filaments en pendent. Évidemment, laisser tomber quelque chose par terre est une catastrophe. Il faut vivre ici avec précaution.

Lamuse pose entre deux couverts sa main grasse comme de la charcuterie.

— Allons, à table !

On mange. Le repas est abondant et de fine qualité. Le bruit des conversations se mélange à celui des bouteilles qui se vident et des mâchoires qui s’emplissent. Pendant qu’on savoure la joie de le savourer assis, une lueur filtre par le soupirail et enveloppe d’une aube