Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/367

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circulaient sans droits ; le sucre et le café qu’on faisait venir de la Suisse se vendaient pour rien ; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d’eau-de-vie et les débiter sur la place. Pour tous les enfants commençait une inoubliable période de vagabondage, de rêveries, de terreurs et de hardiesses. Tandis que les bonnes sœurs réunissaient les tout petits pour faire des montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs journées entières à polissonner au milieu des soldats, à dérober des poignées de riz ou de chlore aux sacs éventrés, à lancer des pierres dans le ventre des vaches abandonnées par les régiments et qui pourrissaient au fossé des routes. Dans ce désordre universel, Léopold se multipliait autour de la colline. Il allait répétant partout que Vintras et que lui-même, depuis vingt ans, annonçaient tous ces malheurs, et personne n’avait rien à lui opposer. Du coup, il reconquérait son prestige. Dans ce village ne restaient que les enfants et les vieilles gens, il était devenu un personnage formidable qui inspirait un mélange de vénération et d’effroi. Chez Marie-Anne Sellier, devant la fenêtre ouverte sur le ciel profond, au milieu d’un petit cercle formé quasi de toutes les gens de la colline, il annonçait, à la