Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/382

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physiques en un immense sentiment de douleur. Léopold appelle devant l’âtre de sa cuisine ses trépassés. Il les accueille, converse avec eux, et s’il les a vainement attendus, avant de se coucher, il prend soin de ranimer le feu et de disposer des chaises devant, car ils viendront tout transis finir la veillée chez lui.

Ces interminables divagations mortuaires où le vieux pontife s’égarait, plus fréquentes à mesure qu’il cédait à l’assoupissement du grand âge, qui pourrait nous en donner la clef ? Il y laisse abîmer sa raison. Il ne fournit plus rien au monde et n’accueille plus rien du monde, sinon le souffle des tempêtes dans sa cime. Par son seul tronc il fait encore l’effet le plus imposant, mais il a passé la saison des feuilles. Les tempêtes l’ont ébranché ; nul oiseau, même d’hiver, ne vient se reposer sur lui, et la seule touffe verdoyante qu’il tende vers le ciel, c’est, comme un bouquet de gui parasitaire, la pensée vintrasienne. Dans cette intelligence entourée de brumes, quelques souvenirs, toujours les mêmes, passent à de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un ciel neigeux, s’élèvent des taillis de la côte, y reviennent, en repartent, obéissent à quelque rythme indiscernable. Un vent